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Trois livres pour un enterrement

C'est sous ce titre que Robi Morder rendait compte, dans les n° 15-16 des Cahiers du GERME,des ouvrages de MM. Spitakis (Tout sur la MNEF), Decouty (Les scandales de la MNEF, la véritable enquête) et Cambadelis (Le chuchotement de la vérité).
C'était en 2000, alors que la MNEF était mise en liquidation judiciaire...

 

Olivier SPITAKIS, Tout sur la MNEF, Paris, Edit. N° 1, 2000.

Laissons de côté une bonne partie concernant le dossier "affaires", en soulignant que Spitakis a un argument fort, puisqu'il se situe dans le cadre du fonctionnement d'une entreprise privée dans une période de "restructurations" du secteur public ou la frontière public/privé se déplace vers le second pôle. Et de ce point de vue, effectivement, il se comporte comme n'importe quel chef d'entreprise : recrutant son personnel parmi ses connaissances qu'il estime les plus compétentes, comparant son salaire avec celui de ses autres homologues, investissant pour améliorer la situation financière de l'entreprise. De telles pratiques "sont banales dans le monde de l'entreprise dont fait partie celui des sociétés mutualistes. Nul n'est censé ignorer la loi, et encore moins celle du marché" (p.17) Rajoutons que nul n'est obligé de s'y plier sans tenter de la combattre. Mais il y a effectivement tartufferie quand certains reprochent des dérives qu'ils ont eux-mêmes encouragées, couvertes, voire pratiquent dans leurs propres entreprises, fussent-elles également des mutuelles. Tout ceci ne fait que rendre urgente la réflexion sur la manière dont le pouvoir peut être effectivement exercé par les mandants (sociétaires, adhérents et conseils d'administration) sur des organismes dont la gestion est confiée à des directeurs. Car, nous nous permettons d'insister, de l'absence de contrôle démocratique naissent secrets, et donc les conditions propices au passage de phénomènes sociologiques (bureaucratie, népotisme, clanisme) à l'infraction (abus de pouvoir, de biens....).

Nous choisissons, ainsi que nous le ferons pour les deux autres livres, de nous en tenir à la dimension plus politique. Olivier Spitakis se considère partie prenante d'une "génération MNEF-UNEF (...) qui a restructuré le milieu étudiant en refondant l'UNEF". Mais on sent bien à la lecture de l'ouvrage que, pour l'auteur, la MNEF (et son directeur général sortant) devait être au centre du mouvement étudiant, qu'elle "devienne une fois pour toutes la maison commune de tous les étudiants". La MNEF entendait, par exemple, quasiment se substituer (mais avec leur soutien) à un syndicalisme de services (p.80), laissant en fait aux syndicats la dimension presque exclusivement revendicative. Interlocuteur unique des pouvoirs publics en matière de jeunesse, comme lors de la mobilisation contre le CIP en 1994 sous le gouvernement Balladur (et sur la "carte jeunes"), il y a cette ambition, qui fait naître une forte confusion entre syndicat et mutuelle, et que l'on voit dès les premières pages : "au delà de mes proches ou de moi-même, c'est l'avenir de la mutualité étudiante qui est en cause. Après Mai 68, qui en fut la première, voici la deuxième mort du syndicalisme étudiant". Curieuse vision que celle de Mai 68, comme celle du syndicalisme étudiant qui a pourtant pré-existé à la mutuelle (puisqu'il l'a fondée). Il est vrai - toute une série de pages le confirme - que la mutuelle disposait de moyens de pression sur les courants et les syndicats étudiants au point de peser sur le changement de majorité de l'UNEF-ID en 1994, pour ne pas laisser l'UNEF aux rocardiens (p.94).
Une des explications les plus surprenantes des problèmes qui vont toucher la direction de la mutuelle c'est "la chute du mur de Berlin (comme) début des ennuis" (titre du chapitre p.85). La fin de la guerre froide aurait enlevé toute utilité, malgré (et grâce) "aux combats menés par toute une génération violemment anti-stalinienne ", à la MNEF qui était auparavant "destinée à maintenir un pôle de stabilité dans la jeunesse susceptible de compenser l'influence du parti communiste". Enfin, Spitakis confirme bien le tournant de 86 (moment où la majorité de l'UNEF-ID passe de l'OCI au PS) puisqu'il n'y aura plus de "tendance MNEF/PS dans l'UNEF (...) de fait elle n'a plus de raison d'être".

Evidemment, la mémoire est trompeuse et il est clair que ce n'est pas en prison qu'on dispose d'une documentation permettant de tout vérifier, et qu'il faut parfois se contenter de s'inspirer de l'enquête du Monde (notamment en ce qui concerne le "Yalta" de janvier 1979). On se demande néanmoins pourquoi disparaissent, de cette réunion au siège de FO (et à laquelle Spitakis ne participait pas même si on a l'impression qu'il y est), Serge Lagauche, et Jean-Marie Leguen (p.62). Dans la même veine, la tendance à noircir le tableau de la mutuelle avant l'arrivée du sauveur est humaine. Mais de là à voir des trotskystes à la direction de la MNEF en 1969, sous la présidence de Christian Blanc, comme à détecter en 1979/1980, "différentes mouvances d'ultra-gauche au bureau national" qu'il faudra "aiguiller vers la création d'une force syndicale tant souhaitée (l'UNEF ID)", on a du mal a détecter, dans nos listes des BN de la MNEF de l'époque, de tels "ultras". Il y aurait beaucoup d'anecdotes à commenter, je me contenterai de celle concernant le 3ème cycle d'économie sociale du Mans, dans lequel étaient inscrits nombre de dirigeants de la MNEF et même de l'UNEF-ID. Le livre (p.50) le présente comme une "innovation" et une reconnaissance de l'économie sociale, alors que l'interprétation - mal intentionnée évidemment puisque émanant à l'époque de minoritaires - pouvait être celle d'une simple mesure pour favoriser l'obtention de diplômes, par la patrie reconnaissante, à des syndicalistes et mutualistes reconnus. Quoi qu'il en soit, Spitakis nous livre son sentiment : "cela fait toujours une drôle d'impression de voir certains enseignants vous demander lors des examens oraux : notez-vous, vous êtes mieux à même que nous de juger : vous vous pratiquez". Le livre n'écarte pas des piques et des jugements personnels sans que les divergences, conflits et éloignements ne soient expliqués. Ainsi, c'est sur un ton très "paternel" qu'il s'inquiète (p.71) du "traumatisme" qu'aurait entraîné pour Cambadélis sa rupture avec le PCI, difficile arrachement à ce "qui avait fait sa jeunesse", là où nous voyons un choix politique. Il en est de même à propos d'autres personnes.
Enfin, le critère d'insertion dans la liste des "anciens responsables de la MNEF" (annexe 3) est très flou. Certains n'y ont que leur nom sans précisions, il y des membres du CA ou du BN, mais aussi de sections locales. Je remarque deux absents : tout d'abord Charles LEBERT, artisan de la naissance de la sécurité sociale étudiante et de la MNEF en 1948, ensuite Pierre SICART qui dirigea la FSEF (fondation santé) avant que Spitakis ne lui succède. Et pourtant, ils figurent tous deux dans le "dictionnaire des 50 ans". Le mystère demeure, mais ces lapsus sont comme tous les actes manqués... des actes réussis, dont on attend néanmoins l'explication.

Robi Morder