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Trois
livres pour un enterrement
C'est sous ce titre que Robi Morder rendait compte, dans les
n° 15-16 des Cahiers du GERME, des ouvrages de MM.
Spitakis (Tout sur la MNEF), Decouty
(Les scandales de la MNEF, la véritable enquête) et Cambadelis
(Le chuchotement de la vérité).
C'était en 2000, alors que la MNEF était mise
en liquidation judiciaire...
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Eric DECOUTY, Les scandales de la MNEF, la véritable enquête, Paris,
Michel Lafon, 2000.
On
n'y apprend rien de plus que dans les articles de presse, mais la
collection de ces différents morceaux en un seul ouvrage, que l'on
peut lire d'une traite, laisse un malaise. Il faut donc revenir
sur les pages pour s'apercevoir d'abord de certaines contradictions,
et d'une méthode d'exposition qui s'apparente à une vision héroïque
de l'histoire. Exemple, dès 1975 "l'OCI compte dans ses rangs un
leader déterminé et ambitieux qui va servir son dessein (celui de
Mitterrand) en espérant gagner son propre avenir" (p.26). Il s'agit
bien entendu de Cambadelis. Pour parfaire la mise en scène, ce "jeune
loup" a des "allures de play boy (...) bien coiffé, toujours impeccable"
(pp. 28-29). Mais on apprend (p.30) qu'il ne pense probablement
pas déjà à son passage au PS. Bref, dès 1975 il sait qu'il ne sait
pas mais ce n'est pas grave puisqu'il sera et que s'il n'avait pas
été ce qu'il est on n'en parlerait pas... C'est du Raymond Devos.
Terminons sur une caractéristique de Cambadelis qui le promet à
ce grand avenir : "il a la passion de la politique. Voilà qui tranche
avec la moyenne des militants trotskystes" (p.29). Ah bon. Il y
a des militants qui - à l'époque - s'investissent avec l'énergie
qu'on sait mais qui n'ont pas cette passion de la politique...
De même, le Yalta de janvier 1979 devient le "coup d'état" et "ne
reste plus aux troyskystes qu'à prendre le contrôle du grand syndicat
unifié" et, en mai 1980, à sa fondation "les trotskystes s'emparent
de la toute nouvelle UNEF ID". Ainsi, le lecteur moyen qui ne connaît
pas la période (pas plus qu'Eric Decouty visiblement) en conclut
que, par un accord secret, les "trotskystes" s'emparent, avec l'appui
des socialistes, d'un syndicat qu'ils arrachent des mains de...
Mais au fait, des mains de qui ? Il n'y avait pas besoin d'un accord
secret pour constater que l'OCI disposait en 1978/1979 d'un nombre
de militants étudiants supérieur à celui de la LCR, et bien plus
encore que les étudiants socialistes. Par contre, ces négociations
jouent effectivement à la marge, sur des modalités d'amplification
ou de minimisation des rapports de force, comme sur des mises en
scène. Ainsi, quand, en avril 1980, un CA de la MNEF, précédant
le congrès de réunification, ne peut voter les hausses de cotisations,
c'est tout simplement qu'une altercation oppose Rosenblat et Cambadélis
à Le Guen et Salzman, qui ne cessaient d'interrompre Julien Dray,
obligeant le Président (Grosz) à lever la séance. Pas besoin de
connaître d'accord secret, la pièce se jouait devant tout le monde
puisqu'une fois la séance close (à la suite de l'intervention de
Dray nous dit le PV), les quatre protagonistes vont boire un coup
ensemble. Cela empêcha t'il le vote des hausses au CA suivant durant
les vacances par la majorité du CA ? Non. Mais le congrès de réunification
était passé. Et dire de ce congrès : "Nanterre est avant tout le
résultat de jeux politiques souterrains", c'est ignorer que les
enjeux politiques étaient tout sauf souterrains, et qu'au cours
de ces premiers mois de 1980, dans la plupart des courants, les
militants discutaient, et qu'à plusieurs reprises le processus d'unification
MAS / UNEF-US a été sur le point d'être rompu. Heureusement que
les accords secrets ne prévoient pas tout (surtout s'ils sont secrets,
ils ne peuvent être connus et il peut donc y avoir d'autres accords
secrets, l'ensemble pouvant s'annuler).
De même, la fameuse intervention de Grosz au congrès de 1980 n'avait
rien d'un "aveu" honteux puisque c'est tout à fait officiellement
qu'UNEF ID et MNEF décidaient de renouer avec la tradition ancienne
où des membres du BN de l'un assistaient aux BN de l'autre. Evidemment,
la situation était différente entre le moment où il y a une seule
UNEF et celle de 1980.
Autre exemple d'incompréhension : "pour les leaders étudiants des
années 70 l'avenir politique ne passe en revanche ni par la mutuelle,
ni par le syndicalisme (...) la gestion de la MNEF et la protection
sociale des étudiants ne figurèrent plus guère parmi leurs préoccupations"
(p.41)... Mais - à part quelques individus passionnés par cette
gestion et la protection sociale - la majorité des syndicalistes
(et ce depuis la fondation de la MNEF) n'a jamais eu ces préoccupations
comme souci prioritaire. Là encore, on ne peut pas perdre ce qu'on
n'a jamais eu...
Comment croire que Mitterrand "sait que sa marche au sommet de l'Etat
ne se fera pas sans le contrôle du monde étudiant"... Ah bon ! 800
000 étudiants à l'époque empêcheraient Mitterrand d'être Président
? Et pourquoi pas 2 millions d'agriculteurs? De même, dire (p.63)
que la diversification de la fin des années 80 va aboutir à la "mise
en place d'une fondation santé", alors qu'elle existe depuis 1923,
est un élément parmi d'autres qui peut jeter le discrédit sur d'autres
éléments. Quel besoin de décrire Cambadelis rongeant son frein dans
"les sous-sols d'une OCI de plus en plus paranoïaque" (p.44) pour
parler des contradictions de plus en plus grandes entre la surface
ouverte par l'action syndicale et celle - beaucoup plus restreinte
- d'une petite organisation politique (contradiction qui existe
également dans d'autres mouvements, y compris au PCF).
Laisser sous-entendre (p.251) que Jacques Delpy est une créature
de Spitakis sans le dire ("ce n'est pas un proche de Spitakis, (mais)
il va se garder de démanteler les structures qu'il a mises en place"),
quitte à expliquer, quand on tourne la page, "et ce n'est pas la
suppression par Delpy de plusieurs filiales qui peut désormais empêcher
l'inexorable descente aux enfers" (p.265) n'est ni clair, ni très
honnête. Evidemment, le lecteur se dira qu'avec Delpy, trésorier
de l'association des anciens de l'UNEF, qui "connaît tous les rouages
de la mutuelle", tout est imaginable. Mais pour qui fréquente régulièrement
les Anciens de l'UNEF, (anciens d'avant la scission de 1970 - mais
cela Decouty ne le dit pas, il n'a sans doute pas cherché à le savoir),
cette vénérable assemblée est tout sauf une pieuvre tentaculaire.
On y mange bien, on y travaille parfois sur certains sujets, j'en
suis témoin. Quant à penser qu'entre Pouria Amirshahi et Delpy "le
courant passe très bien, au point que le vieux monsieur un peu hautain,
se laisse gentiment tutoyer par ce "gamin" d'Amirshahi, le Président
de la Mutuelle qui a très vite gagné sa confiance" (p.269), on laissera
à l'historien le soin d'interpréter les discussions de fond qui
ont eu lieu entre eux, le tutoiement étant plutôt facile dans le
milieu militant, même entre adversaires.
Beaucoup d'éléments sont ainsi mélangés, présentés (ou plutôt "mis
en scène") d'une manière certes attractive, mais qui n'apporte rien,
sinon de la confusion (qu'on écrive plutôt un roman policier, "meurtres
à la MNEF" ou alors qu'on mène une véritable enquête sans mélanger
les genres).
On apprend qu'à "la fin des années quatre-vingt, tous les anciens
gauchistes étudiants sont installés dans des fauteuils de notables".
Il y avait donc décidément peu de "gauchistes ". Des chiffres, des
noms... Les cabinets ministériels "remplis" d'anciens de l'UNEF-ID
ou de la MNEF ? Reprenons les noms de tous les conseillers dans
les ministères et on verra qu'il y a plus d'énarques ou de membres
des partis de gauche, qui ne sont pas passés par des responsabilités
au sein des syndicats ou de la mutuelle étudiants. Et la proportion
est encore moindre à l'assemblée nationale. Ce qui rejoint d'ailleurs
le type de résultats obtenus pour l'UNEF des années 50 et 60 (voir
contributions de Fischer et Monchablon au colloque de Nanterre en
mai 2000).
Tout comme Herzberg dans Le Monde, Decouty, journaliste au Parisien,
parle de "génération MNEF". En fait, l'enquêteur reprend à son compte,
sans s'interroger, la notion de génération que Spitakis, ou Cambadelis
(mais chacun avec son langage), construisent pour légitimer leur
propre trajectoire de représentants d'une génération. C'est la discussion
de fond qu'ouvre bien plus sérieusement le livre de Cambadélis.
Robi
Morder
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