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Trois
livres pour un enterrement
C'est sous ce titre que Robi Morder rendait compte, dans les
n° 15-16 des Cahiers du GERME, des ouvrages de MM.
Spitakis (Tout sur la MNEF), Decouty
(Les scandales de la MNEF, la véritable
enquête) et Cambadelis (Le chuchotement de la vérité).
C'était en 2000, alors que la MNEF était mise
en liquidation judiciaire...
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Jean-Christophe CAMBADELIS, Le chuchotement de la vérité…, Paris,
2000.
Ce
livre - à la différence des deux autres - ne se présente ni comme
une menace de règlement de comptes (dans tous les sens de l'expression),
ni une comme une enquête objective. Sa prétention se limite à raconter
un itinéraire (parfois en confession comme le laisse entendre le
" chuchotement"). Mais c'est justement le passage à d'autres genres
: essai, étude, message politique, qui est à la source d'une quantité
importante d'erreurs. La plupart paraissent mineures, même si l'interrogation
subsiste sur certaines d'entre elles (et sur certains silences).
On ne sait pas toujours si le "nous" est un nous qui représente
la "génération", l'organisation (politique, syndicale), un groupe
d'individus (mais alors, lesquels) ou un "je", d'autant que si l'auteur
peut témoigner de ce qu'il a personnellement vécu, il y a d'autres
moments qu'il narre comme s'il en avait été acteur ce qui est parfois
faux. Par exemple en ce qui concerne les lycéens dans les mouvements
de 71 ou 73, c'est du "seconde main" (entendu lors d'une réunion
de compte-rendu, raconté par un des acteurs…). Ecrit à la hâte,
sans grand souci de vérifications, n'oublions pas qu'il s'agit avant
tout du livre d'un homme politique, et c'est bien ainsi qu'il se
présente. Il y a un effort particulier pour laisser la place à la
plupart des personnes et personnages, ainsi que des courants, connus
ou inconnus, vivants ou disparus, ce qui change par rapport à tous
ceux qui ne s'intéressent qu'au passé des illustres du moment. Cet
effort lui permet en tout cas de montrer que ce qu'il appelle la
"génération UNEF" est bien plus large que ne le laisse entendre
la presse, et dépasse les quelques mis en examen. De mauvaises langues
disent qu'il s'agit de " mouiller un maximum de monde ". Sans doute
les deux… On remarquera toutefois en lisant bien ce livre qu'il
y a deux catégories : ceux qui ont continué à faire de la politique
sont au PS, et les autres auraient cessé au profit d'autres activités,
notamment professionnelles. Cela permet d'évacuer ceux qui font
de la politique ailleurs qu'au PS et même au delà de la "gauche
plurielle". Mais là, c'est le "N°2 du PS" qui écrit.
Si plus bas je m'attacherai à rectifier quelques erreurs (en essayant
d'ailleurs d'en comprendre et d'expliciter le pourquoi pour certaines),
commençons surtout sur le problème de fond : celui de la génération.
A propos du "phénomène clanico-générationnel"
"Il n'y a pas de génération MNEF" (p.42). Nous en sommes d'accord
(voir "humeurs I" dans le précédent Cahiers du Germe trimestriel).
C'est justement la raison pour laquelle j'avais évoqué un "phénomène
clanico-générationnel" pour parler de la "présence persistante dans
la "galaxie MNEF" (...) d'une série de militants entrés dans le
mouvement et le mutualisme étudiant au milieu des années 70" dans
l'article cité par Cambadélis. Celui-ci après avoir rappelé d'ou
parlait Robi Morder : "Robi est militant révolutionnaire, ce qui
est son droit. Il a été membre du courant Comité communiste autogestionnaire
et acteur actif de cette histoire, de ses grands mais aussi de tout
petits moments. Il refusa par contre l'évolution de nombre de ses
amis vers le parti socialiste. Pourquoi pas! Mais le concept de
"clanico-générationnel" fleure quand même bon le praticien du trotskysme.
Dans ce langage, il induit que ce "regroupement" n'a pas de base
politique. Cette thèse ne tient pas parce que la plupart des acteurs
de la MNEF sont au parti socialiste". (p.44).
Or, dans l'article critiqué ("Eléments pour une histoire politique
de la MNEF"), j'explique justement la trajectoire politique préalable
de différents courants et acteurs du mouvement étudiant qui permet
de comprendre le processus d'évolution de la Mutuelle (et non de
la "génération" dans son ensemble). D'ailleurs, cet article est
longuement repris (et cité) dans le chapitre "glissement progressif"
(pp. 145-150). Et c'est bien pour ne pas confondre la partie pour
le tout que je ne parle ni de "génération MNEF" (ou génération MNEF-UNEF
comme Spitakis), tout comme je n'ai pas voulu parler de Mafia, ou
simplement de clan (au sens de "famille"), parce que cette "famille
recomposée" (à partir d'éléments issus de plusieurs familles politiques)
est justement composée d'individus issus uniquement de cette "génération".
N'est-ce pas Cambadélis lui-même qui parle de la "constitution d'un
"entourage" à la direction MNEF dont "le rapport avec le mouvement
étudiant était pour le moins discutable" (p.150). Or, si dans cet
entourage, il y a bien des hommes (et femmes) d'affaires ayant fait
leurs armes dans les écoles de commerce, plus que dans le militantisme
(mais certains ont lié les deux, ceux dont Spitakis parle dans son
livre par exemple), il y a aussi des hommes et des femmes qui sont
passés du militantisme aux "affaires", ou ont continué à n'y voir
que deux dimensions d'un même engagement.
"Pas de base politique"?, depuis quand les "groupes d'intérêt" n'ont
rien de politique ? Que les journalistes et des juges estiment qu'il
y ait une affaire PS dans l'affaire MNEF (et - le plus étonnant
- que Cambadélis s'appuie sur cela pour sa démonstration sur la
"génération politique" qui se trouve au PS), c'est leur interprétation.
Or, je persiste à dire que s'est bien constitué un groupe d'intérêt
autour de la direction de la MNEF, à partir, notamment, de militants
d'origine socialiste qui se sont agrégés à d'autres personnes, ce
qui n'en fait pas pour autant un groupe socialiste. Dans le processus
de cristallisation de ce groupe, il y a eu des individus qui rompent
et d'autres qui arrivent, l'ensemble ayant fini par exploser dans
une série de contradictions (comme le système soviétique a explosé).
Evidemment, (comme le soulignent Boltanski et Chiapello dans Le
nouvel esprit du capitalisme) qu'il y ait nécessité pour les individus
d'expliquer, (et légitimer y compris à leurs propres yeux) leurs
actes par une idéologie (une "culture MNEF" comme le dit Cambadélis)
est évident. Je demeure peut-être un affreux "matérialiste", mais
- malgré l'autonomie relative du politique (et des idées) - il y
a tout de même des intérêts en jeu qui permettent d'expliquer tel
ou tel positionnement. Depuis le début des années 70, les différentes
directions de la mutuelle se sont bien autonomisées vis-à-vis de
leurs partis d'origine (cela vaut pour des éléments du BN PSU, puis
du CERES, enfin des "mitterrandistes" dans toutes leurs "sensibilités"),
rien "d'apolitique" donc là dedans, bien au contraire.
Génération politique des années 70 et génération morale des années
80 ?
Je m'attarderai peu ici sur le sujet. C'est Claudie Weill qui résume
bien lors de nos rencontres : "A l'heure du prêt à porter, Cambadélis
se construit une génération sur mesure".
Cambadélis parle d'une génération des années 70 coincée entre celle
des années 60 (Algérie et mai 68) et 1981 (élection de François
Mitterrand)."Coincées entre les deux époques, les années 70 sont
absorbées par 68 ou dissoutes par 81, elles n'ont pas droit au chapitre
(...). Pour comprendre cette génération, il nous faut la raconter"
(pp. 46-47). Et c'est là que le bât blesse, et le débat commence.
Car si l'on part des travaux sur "les années 68" (colloque "les
années 68" à l'IHTP, nos propres rencontres de 1998 " nouveaux regards
sur le mai étudiant et jeune " ), la périodisation retenue est -
grosso modo - 1965 (année retenue par Mendras comme celle d'un tournant)
- 1976 (du moins pour les étudiants). D'ailleurs Cambadelis nous
parle bien d'une "page de 1968, déjà largement tournée en 1973,
l'est définitivement en 1975" (p.128). Peut-on parler dès lors (si
l'on accepte de parler de génération) de génération 68 pour ceux
qui - même s'étant engagés immédiatement après - ont vécu 68 comme
un moment extrêmement important (voire comme une "révélation") ou
de génération des années 70 ? Et peut-on dire - s'il y a une génération
des années 70 - que c'est la même génération que ceux qui s'engagent
à la fin de la décennie, alors que s'affirme la crédibilité d'une
alternance électorale au profit du parti socialiste, que s'est éloignée
la possibilité révolutionnaire, que l'extrême-gauche décline et
que les sidérurgistes sont défaits ?. Et Cambadelis - qui parle
de lui comme étant cette génération distincte de celle de 68 - nous
dit pourtant qu'il est "politisé dès (ses) 16 ans" ( p.53). Né en
1951, le calcul est vite fait : il y a bien un effet 68. Nous dire
ensuite (p.184) : "au début des années 70, je fis mes premiers pas
de révolutionnaire", au moment où il adhére au trotskysme et à l'AJS,
c'est tout de même effacer le "bref passage" dans l'organisation
anarchiste "Rouge et Noir" (p. 53) passage qui va jusqu'en 1970
(p.194), comme si à 16 ans, s'engager dans l'anarchisme n'était
pas révolutionnaire. Comment passer de cette sensibilité libertaire
à un "enfermement volontaire" dans une version du trotskysme se
préoccupant peu (voire condamnant) ces "nouveaux mouvements sociaux"
(féminisme, homosexuels, immigrés, anti-militaristes...) qui symbolisent
pour certains (dont l'auteur-même dans les premiers chapitres) ces
années 70 ? C'est que Cambadélis était "un révolutionnaire qui n'aimait
pas le désordre" (p.194). C'était son droit, beaucoup ont fait comme
lui, mais beaucoup ont fait d'autres choix. Notons toutefois que
séparer d'un côté la "génération algérienne" et de l'autre celle
"des années 70", c'est surtout contribuer à effacer mai 68 comme
moment, comme crise sociale, politique avec une grève générale et
une situation où le problème du pouvoir s'est posé pendant quelques
jours. Bref, une situation qui avait pu être caractérisée par certains
comme révolutionnaire (ou " pré "-révolutionnaire), en tous cas
assez exceptionnelle dans l'histoire.
Ce n'est pas l'histoire d'une génération que raconte Jean-Christophe,
c'est son itinéraire (ou une partie de celui-ci, qui concerne son
passage à l'OCI puisqu'il s'arrête en 1986), au cours duquel il
croise d'autres individus, d'autres itinéraires. Est-ce que cela
forme une génération ? Ou des éléments issus de plusieurs générations
? Ou bien autre chose?... Là est la véritable discussion à mener
en dehors peut-être des projecteurs et des caméras. Car si le livre
est celui du Cambadélis, député et "N° 2" du parti socialiste, il
serait intéressant de discuter tranquillement avec le sociologue.
La mémoire est-elle soluble dans l'histoire... "anti-mémoires"
Nombre d'erreurs émaillent le récit. On peut les considérer comme
mineures pour la plupart et puis, pour un juriste, "la bonne foi
se présume". A la différence d'autres commentateurs, j'estime que
l'humanité des individus permet mieux de comprendre les évènements
que la mythification du "héros" (infaillible, ou machiavélique,
ou ayant tout prévu). Commettant les mêmes types d'erreurs spontanément,
si je ne suis pas amené à vérifier (et notamment par les échanges
et les confrontations soit avec le document, soit avec d'autres
témoins), je comprends bien qu'il se glisse des anachronismes dans
un ouvrage qui avait une échéance éditoriale rapide. Toutefois,
je m'interroge sur le sens de certaines d'entre elles (volontaires
ou inconscientes, en tous cas elles doivent bien avoir du sens?)
mais j'attendrai de m'entretenir avec l'auteur. Je dois donc saisir
l'occasion pour en relever quelques unes et puiser dans ma mémoire,
confrontée à quelques vieux papiers et à quelques entretiens téléphoniques
où j'ai du solliciter d'autres mémoires.
Les mouvements lycéens
C'est l'absence de clarté sur le "point de vue" (d'où parle t'il)
sur les mouvements lycéens qui nuit le plus à Cambadélis. Car à
force de mélanger témoignage direct, rapport de rapport, il confond
ce qui ce passe là où il est (chez les étudiants, et les réunions
internes de l'AJS et de l'OCI) et ce qui se passe là où il n'est
pas. C'est inévitable dans les souvenirs, raison de plus pour vérifier
et, du moins, émettre des réserves, utiliser les conditionnels.
J'ai sous la main les mémoires de maîtrise de Didier Leschi , le
mémoire IEP de Karel Yon , sans oublier mes propres livres brochures,
archives, tracts et documents d'un mouvement que j'ai bien connu
puisque - à la différence de Jean-Christophe - j'étais lycéen et
ai participé à différents degrés, après la rentrée 68, aux CAL (Comités
d'action lycéens), curieusement absents du livre, puis à "l'affaire
Guiot" de 1971, à la lutte contre la loi Debré en 1973 et la réforme
Fontanet en 1974 .
Un oubli : les CAL (Comités d'action lycéens)
L'AJS (et avant 1968 la FER) étaient opposés à l'existence d'un
mouvement autonome lycéen. Avant 1968, quand les CAL se créent,
les jeunes "lambertistes" de "révoltes" proposent que les lycéens
adhèrent à l'UNEF . Ils ne seront pas dans les CAL et jusqu'à la
création, par l'UNEF-ID, du "syndicat lycéen" en 1981 (avec - il
est vrai - l'existence dans l'année précédente d'une "fédération
nationale des délégués de classe"), la seule proposition que fera
ce courant aux lycéens est de s'organiser politiquement. Mais ils
ne s'opposeront pas (contrairement aux jeunesses communistes et
à leur syndicat lycéen, l'UNCAL) aux coordinations tant en 1971
qu'en 1973. Il est vrai qu'en l'absence de syndicat ayant vocation
représentative dans les lycées, "l'auto-organisation" des luttes
est le seul mode de représentation que peuvent défendre aussi bien
l'AJS ... que la LCR qui n'a pas d'orientation syndicale dans les
lycées (et dans les facultés) à l'époque.
L'affaire Guiot (1971)
En ce qui concerne l'affaire Guiot (février 1971) - nom d'un lycéen
de Chaptal condamné en flagrant délit, condamnation qui provoque
une protestation - Cambadélis passe à côté de l'essentiel. C'est
justement là que naît véritablement dans la jeunesse scolarisée
la "coordination", et cela ne va pas de soi. Car si la LCR appelle
à une coordination des comités de grève au lycée Chaptal, coordination
qui appelle à une manifestation le mercredi 17 février au même moment
se tiennent d'autres réunions : à la Halle-aux-Vins, aux Beaux-Arts,,
à Buffon, à Saint-Louis. L'UNCAL propose des sit-in, le secours
rouge maoïste appelle à un meeting à la Halle aux Vins. Uncal et
SR s'opposent à la manifestation car ce serait mener les lycéens
à l'abattoir. Dans les AG des lycées parisiens, le débat est vif.
La manifestation est un succès, avec une forte participation de
lycées justement peu "politisés" de banlieue, et même des collèges.
Ainsi, ayant défilé des heures dans Paris (Chaptal - Concorde -
traversée de la Seine - Boulevard Saint Germain), sans un policier
en vue, c'est le succès de la manifestation qui donne la légitimité
à la coordination. C'est à Turgot que se tiennent les deux coordinations
suivantes. Celle du jeudi 18 février décide d'appeler à une manifestation
des lycéens à Buffon, qui rejoindra ensuite le rassemblement à la
Bourse du travail, organisé par la FEN, la Ligue des droits de l'homme
et la FCPE. Les deux branches de l'UNEF (la scission n'a qu'un mois,
on est en pleine bataille de légitimité) appellent également à la
République, en cortèges séparés. Celui de l'UNEF (dite AJS) vient
de Bastille. La coordination lycéenne du vendredi matin reprend
la proposition faite par Charlie Najman, de l'AMR, et du CLL , celle
d'un sit-in au quartier latin l'après-midi même, au moment où Guiot
passe devant la Cour d'Appel. L'UNCAL de son côté appelle à des
actions "lycée par lycée" et l'AJS appelle à... un meeting de l'UNEF-us
à Jussieu. UNCAL et UNEF-us se rallieront au sit-in à partir du
moment où il y a des milliers de lycéens sur place, boulevard Saint-Michel.
Il n'y a donc pas de manifestation organisée par "la coordination
avec l'UNEF-AJS" (p.61), mais un sit-in organisé par la coordination
lycéenne auquel une série de forces, au départ hostiles, se rallient.
La Loi Debré (1973)
Ce sont les deux UNEF qui avaient, les premières, mené campagne
contre la Loi Debré lors de son adoption en 1971 (en fait, la réforme
du service militaire fut votée par morceaux avec réduction du service
de 16 à 12 mois et suppression des sursis). Mais, c'est en 1973,
première année d'application, avec d'autres forces dominantes, que
le mouvement est déclenché.
Ce mouvement reprend, au départ, en les amplifiant, les caractéristiques
de l'affaire Guiot : coordinations, participation des lycées de
filles, des élèves de 3° et 4°, et des collèges d'enseignement technique.
Mais la grève de 1973 est aussi une grève étudiante (contre les
DEUG). Et si "Lutte Ouvrière" participe au mouvement, elle prend
l'initiative de séparer l'enseignement technique dans une coordination
spécifique dès le 26 mars, non pour réclamer "le rétablissement
des sursis" (dont les collégiens ne bénéficiaient pas, puisqu'ils
ne faisaient pas d'études supérieures) mais "l'abolition du service
militaire". Cette coordination CET est purement et simplement "oubliée"
(Cambadélis ne parle que des coordinations étudiante et lycéenne).
L'affaire CET était pourtant d'importance, et la CGT ne s'y trompa
point, qui impulsa une CP-CET, "coordination permanente des CET"
(qui devient CP-LEP avec le changement de dénomination institutionnelle),
indépendamment de l'UNCAL, et avec une volonté de travailler de
manière assez autonome, y compris en s'appuyant sur des militants
d'extrême-gauche.
Pourquoi expliquer qu'un "mouvement apparemment anodin" (l'affaire
Wander, en novembre 1972) révéla finalement une grande partie de
la génération qui composera l'UNEF, dont on parle aujourd'hui" (p.77),
sinon que parce que Wander était à l'AJS. Des affaires " anodines
" du type Wander, il y en avait régulièrement depuis des années.
A chaque fois, il y avait réunions unitaires LCR, Révolution, AMR,
AJS, tracts communs, organisation de coordinations. Ce fut le cas
dès mars 1971 (affaire Guionnet du lycée Jean-Baptiste Say), en
avril contre l'exclusion de lycéens de Louis-le-Grand, en mai, contre
l'exclusion du lycée Claude-Bernard d'un certain Michel Field, à
l'automne 1971, contre la "circulaire guichard" qui limitait la
liberté d'expression, contre des incidents antisémites à Jean-Baptiste
Say au printemps 1972, et encore je ne cite que quelques exemples
parisiens.
Quant aux personnes, si Julien Dray apparaît centralement en 1973,
ce n'est pas le cas de Michel Field, déjà connu par les journaux
depuis que - présenté au concours général - il fit paraître dans
Le Monde, à la suite de son exclusion en 1971, une tribune. Il n'ira
pas dans le syndicalisme étudiant, pas plus que Pierre Morville
de Révolution. Pour Laurent Zappi, il faut attendre 1975, et surtout
1976, pour qu'il devienne un "leader" lycéen, tout comme Darriulat,
avant de passer dans le syndicalisme étudiant. Jean-Louis Wander,
qui sera bien un dirigeant de l'UNEF-US, ne participera pas à la
"réunification" de 1980, ayant fait d'autres choix dès 1979, alors
que Rayard et Rosenblat demeurent dans l'appareil syndical. Charles
Najman de l'AMR, lycéen en 1973, est à la direction du MAS en 1976,
mais pas à la réunification. Cambadélis est étudiant dès 1970, et
Gilles Casanova qui est lycéen au moment de l'affaire Guiot est
déjà dans le mouvement étudiant à Vincennes en 1973. Quant à moi,
je participe aux mouvements lycéens, mais pas au mouvement étudiant
de 1976 (travaillant dans une petite maison d'édition, je passe
deux ans à la CFDT du livre), et ce n'est qu'en 1979, que je "prends
du service" dans le MAS étudiant. Ainsi, si une partie des BN syndicaux
de l'UNEF-US et du MAS ont une expérience antérieure, elle est tout
de même diversifiée : pour certains, ce sont les mouvements lycéens
de 1973 ou de 1976, pour d'autres, ce sont les mouvements lycéens
de 1973 et les mouvements étudiants de 1976, enfin il y en a pour
qui, ce sont les grèves étudiantes de 1976. On a bien plusieurs
cohortes. Mais il est vrai que ce sont des années où la coordination
s'impose dans le répertoire d'action collective et est plus ou moins
intégrée par les organisations syndicales étudiantes par conviction
ou adaptation.
Effectivement, depuis l'affaire Guiot, l'AJS avait développé son
travail lycéen avec "l'UCL" (union des cercles lycéens) mais de
là à dire que cette bande de lycéens de l'AJS "faisait dans ce mouvement
jeu égal avec les lycéens de la LCR" (p.77), est aller un peu vite
en besogne. Il suffit de demander à Benjamin Stora, qui suivait
les lycéens de l'AJS à l'époque, pour savoir quels étaient les rapports
de force. La LCR avait un tel poids qu'il n'a pas fallu beaucoup
de "tractations" pour constituer un comité central de grève. Quelques
exemples : - le 27 février 1973, première coordination parisienne
des comités contre la Loi Debré. Sont élus au collectif Charles
Najman de l'AMR, Pierre Morville (ou quelqu'un d'autre) de Révolution,
et deux LC : Isabelle Alleton ou Julien Dray (je ne sais plus),
et moi-même. Il n'y a pas d'AJS car je m'oppose à l'élection de
Rozenblat au motif qu'il aurait "cassé une grève au lycée Voltaire".
C'est totalement stupide, et dans la réunion du secrétariat lycéen
qui suit, Recanati est furieux. Cette bêtise risque de donner à
l'AJS l'occasion de lancer une polémique et de casser un mouvement
encore très fragile de comités. Mais l'AJS joue le jeu, et ne tire
pas - comme la LC le craignait - 50000 tracts de dénonciation. Elle
participe à la coordination du 1er mars, et le 7 mars à l'assemblée
parisienne des comités contre la loi Debré, salle Lancry, où est
remis en place un nouveau collectif parisien à partir de "coordinations
locales". Cette fois-ci; sur 14 personnes, l'AJS est présente avec
notamment Bernard Rayard et Marc Rosenblat. Ce collectif se réunit
dans divers locaux, dont une fois dans celui de l'AJS. C'est ce
collectif qui prépare la coordination nationale.
Le 14 mars se tient la première coordination nationale des comités
contre la Loi Debré. Le mot d'ordre adopté est celui de "rétablissement
et extension des sursis", alors que l'AJS préfère ne s'en tenir
qu'au simple "rétablissement", fidèle à sa ligne de "défense des
acquis". La coordination parisienne est chargée de l'exécution des
décisions, et un collectif de cinq personnes est désigné en son
sein. Il y a Pierre Morville pour Révolution, Marc Rosenblat pour
l'AJS, et trois de la LC : Field, Isabelle Alleton et moi-même .
La LC impose Field comme porte-parole médiatique.
Après la coordination nationale du 24 mars, se met en place un comité
central de grève avec un système à deux étages : deux délégués par
coordination locale parisienne et de ville éliront un collectif
plus restreint. Pour éviter une surreprésentation de la LC et l'exclusion
d'une organisation, c'est la LC qui décide que, dans les coordinations
locales, pour deux candidats, il n'y aura qu'un LC, et, c'est en
direction lycéenne de la LC, qu'il est décidé que dans tel endroit
on votera pour un AMR, ailleurs un Révo, ailleurs un AJS, pour être
certains qu'au moins tout le monde sera représenté . D'ailleurs,
c'est à peu près ce que fera Cambadélis dans l'UNEF-ID en 1980.
Mais si le CCG du 27 mars ne pose pas de problème, celui du dimanche
1° avril, qui se tient rue d'Ulm, voit l'AJS majoritaire dans la
salle avec des délégués des petites villes (chaque ville avait droit
à 2 délégués, qu'il y ait un ou quinze lycées). Mais elle savait
que ce n'était pas le reflet de la réalité et ne profita pas de
l'occasion pour provoquer un conflit de légitimité.
De même, la réunion, dans la nuit du 21 au 22 mars 1973, à la suite
de l'interdiction de la manifestation ne se tient pas au Nemrod
(p.82) - café de Jussieu qui en a vu certes d'autres - mais au local
de LC, Impasse Guéménée, réunion qui se continue de façon plus élargie
vers trois heures du matin au Café le Tambour à Bastille (café qui
n'existe plus mais qui a vu nombre de réunions et de conférences
de presse). Et quand Cambadélis nous conte sa journée du 22 mars
avec les rendez-vous secondaires autour de la Place Denfert-Rochereau
pour parer à l'interdiction de la manifestation, il oublie de dire
que dans la coordination lycéenne le matin même, l'AJS s'est battue
pour maintenir l'appel à Denfert, contre le principe de cinq rendez-vous
secondaires..
Enfin, dernière remarque concernant ce mouvement. Si Cambadélis
parle du "front" constitué avec Révo et l'AMR contre la "recup CGT"
pour le 1° mai 1973 - alors que le mouvement de grève est terminé
(p.87), il oublie la belle alliance entre UNCAL et AJS dans les
coordinations précédant les manifestations du 9 avril. En effet,
après les manifestations jeunes du 22 et du 27 mars et surtout du
2 avril, s'engagent des discussions avec les confédérations pour
une manifestation commune. Pour l'UNEF-us, l'enjeu est d'arriver
au travers d'une signature avec la FEN, la CFDT et la CGT à une
reconnaissance, ne serait-ce que conjoncturelle, sur le même plan
que l'UNEF (renouveau). De plus, l'UNCAL et l'UNEF-renouveau arrivent
dans les coordinations qu'elles ne peuvent plus nier ou contourner.
D'un autre côté, la LC, Révolution et l'AMR refusent que soient
mis sur le même pied la coordination représentative de l'ensemble
et deux de ses composantes. Or, la CGT notamment, tend à considérer
les coordinations comme une tendance du mouvement, et explique qu'elle
fait déjà une concession en acceptant de signer avec les deux UNEF.
Finalement, après de longues discussions, on arrive à un compromis.
Une tête de manifestations constituée des... grévistes de Renault
(cette tête de manifestation des travailleurs de Billancourt ne
se situe donc pas le 2 avril comme il est écrit page 84) et un appel
ou l'on cite certes les UNEF, le MARC et l'UNCAL, mais comme soutenant
et de façon distincte (y compris typographiquement) des coordinations.
Les étudiants
"Notre histoire commence en janvier 1971" (p.55). Qui est ce "nous"?
L'histoire de Cambadélis commence bien avant, celle de l'OCI et
de l'AJS aussi. Certes, 1971, c'est la scission de l'UNEF , mais
il s'agit de l'issue (une des issues possibles et pas la seule)
d'une histoire antérieure. Jean-Christophe n'hésite d'ailleurs pas
à parler du courant "unité syndicale" constitué dès 1969 (lors d'une
assemblée à Dauphine) qui récolte 628 mandats au congrès de l'UNEF
d'Orléans d'avril 1970, contre 320 à la tendance Renouveau. Certes,
"sur la base du congrès d'Orléans l'UNEF-AJS était donc majoritaire
(...) le PCF ne pouvait l'accepter". On aurait aimé également nuancer
le propos car les mandats du congrès d'Orléans n'étaient pas forcément
le reflet des rapports de force militants sur les universités. L'UEC,
avec l'appui du PCF et de la CGT, en alliance avec les radicaux
de gauche, les conventionnels de Mitterrand et le CERES de Chevènement
avait de quoi construire et développer une organisation qui disposait
déjà de quelques milliers d'élus dans les conseils d'Université.
Certes, l'UNEF-US appelait au boycott des élections universitaires
mais il n'est pas sur qu'elle aurait été en état de présenter autant
de listes et de candidats que l'UNEF-renouveau. Ne pas se présenter
résolvait le problème, on ne pouvait pas comparer.
Le boycott est abandonnée en 1981, après la victoire de la gauche.
Pour s'en sortir la tête haute, l'UNEF-ID annonce qu'elle a obtenu
"l'abrogation de la Loi Faure" (p.176) contre laquelle elle a lutté
par le boycott. Mais Cambadélis oublie que la Loi Faure n'a pas
été totalement abrogée, le Conseil constitutionnel ayant décidé
d'annuler l'abrogation législative. Et, que l'on sache, la Loi Savary
a poursuivi la logique de la Loi Faure en matière d'autonomie, renforcé
le pouvoir des Présidents d'Université. En fait, l'argumentaire
n'était qu'une manière de "sauver la face" en montrant à la base
que ce n'est pas la ligne qui changeait, mais la situation (la loi).
Ce qui changeait, c'est qu'à partir de sa constitution l'UNEF-ID,
avec les socialistes, les forces issues du MAS est en état de présenter
des listes dans toutes les Universités, d'autant que le système
électoral a changé : ce ne sont plus des élections à deux niveaux
(dans les UER, puis chaque conseil d'UER désigne des élus au Conseil
d'Université) mais des élections séparées et directes dans les conseils
centraux. L'important, c'est de pouvoir présenter environ 2 000
candidats pour des élections centrales dans 70 universités, puisque
là se trouvent les "grands électeurs" pour le CNESER. Dès lors,
peut importe que l'on ne puisse présenter des listes (avec 10 000
candidats environ) dans les 700 à 800 UFR.
Quant à l'interprétation des résultats électoraux, elle est toujours
sujette à caution. Par exemple, il est vrai qu'aux premières élections
auxquelles l'UNEF ID participe en 1982, cette dernière obtient plus
d'élus que l'UNEF renouveau. Mais en nombre de voix, c'est encore
l'UNEF renouveau qui passe devant pour peu de temps encore.
Pour "simplifier" l'auteur parle de "l'UNEF-AJS" Or, c'est l'UNEF
(dite renouveau) qui traitait l'autre UNEF, "d'UNEF-AJS". L'UNEF
(renouveau) ne s'est jamais présentée officiellement autrement que
comme "UNEF", tandis que la branche animée par l'AJS s'est vite
présentée elle-même comme UNEF Soufflot face à l'UNEF Provence.
(La distinction portait sur les adresses : l'une rue Soufflot, l'autre
rue de Provence). Ensuite, elle se présente comme "UNEF unité syndicale".
La nécessité de rajouter un terme à UNEF, pour que les étudiants
ne confondent pas, indique bien quels étaient les rapports de force
entre les deux branches issues de la scission de 1971. D'ailleurs,
quand l'UNEF ID s'affirme majoritaire (de par la synthèse qui s'opère
entre les différentes traditions désormais présentes en son sein
: gestionnaires, mouvementistes, revendicatifs, participationnistes....),
affirmation qui se consolide de 1982 jusqu'à son "couronnement"
en 1986, c'est finalement là que l'autre UNEF - tout en s'affirmant
"UNEF" - tend à systématiser un autre "logo", notamment électoral,
avec la ligne de la "solidarité étudiante" adoptée dans un Congrès
à Reims. Jusqu'à maintenant toutefois, elle continue à se présenter
comme "UNEF" tout court. Si l'UNEF-US a tenu (y compris en assumant
les dettes) à être la continuité de l'UNEF, aucune décision judiciaire
n'a légitimé l'une ou l'autre, les deux parties ayant volontairement
mis un terme à la longue procédure qui les opposa de 1971 à 1979.
De même, parler du "MAS CFDT emmené par Stéphane Fouks et Alain
Bauer" au conseil d'administration de la MNEF en 1979 au lieu de
parler des rocardiens a de quoi induire le lecteur dans la confusion
(pp. 140 et 141). Il n'y a plus de MAS (dit "CFDT" par l'UNEF-us)
une fois que la LCR y est devenue majoritaire au congrès de Grenoble
en mai 1977 . Il y a, dès lors, pour des raisons juridiques, un
MAS "luttes étudiantes", le sigle "MAS" restant aux mains des rocardiens
et du PSU le peu de temps qui leur restait à vivre ensemble, à savoir
quelques mois. Au passage, rappelons que ce ne sont pas les résultats
des élections aux CROUS de 1975 et le bon score de l'UNEF-us qui
provoque la création du MAS (p. 106), le processus était déjà engagé
par le MARC. Quant aux individus, ni Stéphane Fouks, ni Alain Bauer,
ne sont membres du CA de la MNEF en février 1979 (ni d'une direction
syndicale étudiante ). Ils y rentreront plus tard, nul besoin de
les vieillir prématurément.
Je me concentrerai surtout ici sur quelques éléments concernant
la "réunification".
Les CCA
Cambadélis est le seul à traiter des CCA (Comités communistes pour
l'autogestion). Ayant appartenu à cette organisation et à divers
échelons de sa direction, je suis donc reconnaissant à Jean-Christophe
de ne pas se comporter en négationniste politique (comme les journalistes
Herzberg ou Decouty). Mais Cambadelis cite les CCA quand il parle
de Gilles Casanova dans la grève de 1976. Or, cette organisation
n'existe pas au moment de la grève. Si, à la coordination de 76,
Charles Najman représente bien le PSU, Gilles Casanova est un des
dirigeants étudiants de la LCR dans cette coordination. Les CCA
ne sont même pas conçus. De même (p.124) si la coordination lycéenne
de 1976 est bien "suivie" par Stora pour l'OCI, Didier Leschi y
est pour l'OCT ("Révolution" pour les intimes) et non pour les CCA.
Quant à la LCR, ce n'est pas Olive mais... Robi Morder qui a repris
du "service" pour aider le secteur lycéen en remplacement d'Edwy
Plenel..
Ce n'est qu'à la rentrée 76/77 qu'il y aura des contacts plus formalisés
entre un groupe de militants de la LCR, (dit "groupe carrefour"
), et l'ex-AMR qui animait dans le PSU la tendance B. C'est la fusion
en mai 1977 de cette gauche du PSU et de militants issus de la LCR,
principalement du groupe "carrefour", qui donne naissance aux CCA,
rejoints ensuite par un petit groupe issu de l'OCT, parmi lesquels
Didier Leschi, Michel Taubman, Jean-François Jousselin. Il ne faut
pas négliger que - du moins du côté des jeunes - la plupart de ces
militants, malgré leurs affiliations diverses, se sont auparavant
fréquentés, d'abord politiquement dans les mouvements lycéens et
étudiants, mais aussi personnellement. Leur regroupement dans une
même organisation, les CCA, était également le fruit de cette histoire.
L'aventure durera quelques années pour se terminer par deux scissions.
Celle de la tendance I qui quitte les CCA en mai 1981 pour fonder
une nouvelle AMR (avec le soutien de Michel Pablo). Puis, en novembre
1982, la majorité de la tendance II quitte cette organisation, et
rejoint la LCR (Robi Morder, Patrick Worms, Christophe Ramaux parmi
les plus connus chez les étudiants). Gilles Casanova lui saisit
l'occasion pour adhérer au PS, parmi les "jospinistes", courant
rejoint par les amis de Cambadélis en mars 1986. Gilles rompt avec
ce courant au moment de la guerre du Golfe (1991) et participe à
la fondation du "Mouvement des citoyens". Quant à Didier Leschi
qui avait pendant un temps suivi la majorité de ses amis dans la
LCR, il rejoint également, avant les légistatives de 1986, ce grand
parti, mais au sein de la tendance chevènementiste "socialisme et
république" qui sera la colonne vertébrale du Mouvement des citoyens
en 1993.
Il y a parfois de l'ethnocentrisme dans ces "chuchotements de la
vérité". Ainsi, expliquer que "l'extrême-gauche, avec la LCR, le
PSU et les CCA, venait de faire son tournant syndical" en 1976 (p.160),
c'est passer un peu vite sur les différences qui existaient entre
ces courants. Certes, la LCR venait de revenir dans le syndicalisme
étudiant huit ans après avoir quitté l'UNEF , mais le courant "pabliste"
(AMR, puis CCA) n'avait jamais abandonné une conception syndicale.
Ce sont des militants de l'AMR et de la gauche du PSU (comme Olivier
Bouquillard ou Isabelle Chauvenet), qui sont déjà présents dans
le MARC avant 1976, et qui poussent à la transformation de ce mouvement
en organisation syndicale. C'est à l'entrée de l'AMR dans le PSU
en 1974 que ce parti reprend une orientation syndicale à l'université
après avoir quitté l'UNEF en 1971.
De même, c'est parfois prendre ses désirs pour des réalités quand,
parlant du processus de "réunification" (p.162), Cambadélis explique
que le MAS "se scinde en deux parties, l'une animée par les CCA
de Gilles Casanova et Robi Morder, rejoignit les autogestionnaires
rocardiens. L'autre, à l'initiative de François Morin, dont la tendance
dans la LCR s'apprêtait à rejoindre l'OCI, créa le MASE".
Donnons d'abord quelques points de repère. En janvier 1980, MAS
et UNEF-US décident d'organiser un "congrès de réunification" en
mai 1980. Evidemment, l'accord de principe ne fut déjà pas facile
à conclure. Dans le MAS, dirigé depuis 1977 par la LCR, existe une
minorité autogestionnaire, la TSA (tendance syndicaliste autogestionnaire)
qui réunit CCA et rocardiens. De son côté, l'UNEF-unité syndicale
est dirigée par l'OCI ("lambertiste") mais une tendance socialiste
(à majorité mitterrandiste mais avec des rocardiens aussi) y existe
: la TRS (tendance reconstruction syndicale). TSA et TRS ont conclu
un texte commun pour le congrès de réunification. Pour ratifier
le processus engagé, des assises du MAS sont convoquées le 14 mars
à Paris.
C'est lors de ces assises que les militants de la tendance "lepirs"
- qu'on prononce "les pires" - forment l'éphémère MASE ("Mouvement
d'action syndicale étudiant"). Mais, contrairement à ce que prétend
Cambadélis, la tendance syndicaliste autogestionnaire (et donc les
CCA) reste au MAS et condamne la scission. En fait, Cambadelis confond
désir et réalité et - à 20 ans de distance - confirme quelques intuitions.
En effet, à ces assises du MAS, l'UNEF-us était représentée par
Michel Assoun (OCI) et Philippe Bonnefoy (socialiste, il avait passé
quelques mois à l'AJS dans sa prime jeunesse politique). Ce dernier
ne cessait de nous presser de questions "pourquoi vous ne quittez
pas le MAS ?", voire de nous prodiguer des conseils pour que la
TSA scissionne. Ces conseils ne furent pas suivis car, si la tendance
autogestionnaire ne nourrissait guère de tendresse pour la majorité
du MAS, affaiblir le bureau national n'était pas sa préoccupation
exclusive ni prioritaire.
Cambadélis nous dit également que "les CCA rejoignent les rocardiens".
L'histoire a pourtant été différente. Depuis le changement de majorité
du MAS en mai 1977 (la LCR majoritaire à la base l'est à la direction
également) et le retrait du soutien de la CFDT, les rocardiens se
retrouvent dispersés entre les deux UNEF, certains à l'UNEF-renouveau
(tel Jean-Philippe Dorent à sciences po), d'autres à l'UNEF-us (comme
Denis Laplagne à Amiens). En 1979, ils décident de réinvestir à
nouveau des forces dans le MAS. Ils sont présents au congrès de
mai 1979 avec un texte "rendre ses chances au mouvement étudiant"
et rejoignent la "tendance syndicaliste autogestionnaire" qui venait
d'être constitué par les CCA, récoltant 20% des mandats. C'est Philippe
Grassin qui suit l'affaire. Les rocardiens, avec trois délégués
au congrès, rejoignent donc la trentaine que comptait la TSA, mais
obtiennent 2 postes sur les 8 de la tendance au C.N. et un (Richard
Dorent, étudiant en médecine et frère de Jean-Philippe Dorent) sur
deux au BN du MAS. Dans les mois qui suivirent le congrès de mai
1979, les rocardiens renforcèrent la TSA du MAS par des adhésions
individuelles et collectives. Jean-Philippe Dorent, animateur de
l'UNEF-renouveau science po, fait basculer l'AGE en section MAS.
A Nantes, le groupe MAS autonome, animé par Eric Leproust (CCA)
et Pascal Olive (Rocardien), adhère au MAS. Parallèlement, les rocardiens
renforcent également la tendance socialiste de l'UNEF-us (qui change
son nom de "tendance université démocratique - université socialiste",
en "tendance reconstruction syndicale") pour renforcer leurs positions
vis-à-vis du courant mitterrandiste. N'oublions pas qu'au printemps
1980 François Mitterrand n'est pas encore candidat et que Michel
Rocard se prépare à être "candidat à la candidature", d'autant que
les sondages lui sont favorables. Au sein de la tendance socialiste,
les rapports ne sont pas tendres entre mitterrandistes et rocardiens
(et d'ailleurs, le livre de Spithakis est révélateur de cette défiance
frisant parfois des sentiments plus violents encore).
Le COSEF : mythe ou réalité ?
On parle beaucoup du congrès de l'UNEF-id de 1980 comme celui de
la fusion de l'UNEF-us, du MAS, et du COSEF qui aurait "décidé de
participer à titre d'observateur à ces premières réunions". Mais
le COSEF n'est pas, en tant que tel, partie prenante de cette réunification.
A la CPN (commission paritaire nationale), mise en place à partir
de janvier 1980 par l'accord MAS/UNEF-us, siégeaient les représentants
des bureaux nationaux et de chacune des tendances (TSA du MAS, TRS
de l'UNEF-us), soit quatre composantes (puis cinq avec le MASE pendant
quelques semaines). Grosz et le Guen, dirigeants de la MNEF, participaient
aux réunions de la TRS, comme Pascal Beau, Pieroni, Bonnefoy. Le
COSEF n'était pas présent en tant que tel, personne d'ailleurs ne
le refusait puisque personne ne l'avait demandé. Pas une fois le
COSEF n'apparaît ni dans le protocole d'accord, ni dans les différentes
notes de la Commission paritaire, ni dans le texte TSA-TRS. C'est
a posteriori qu'il y a reconstruction des faits…
En réalité, le COSEF est un échec et, dès 77/78, les "mitterrandistes"
rejoignaient l'UNEF-us, d'autant plus qu'une tendance socialiste
leur servait de structure d'accueil avec un pourcentage honorable.
L'OCI (et Cambadélis) - comme les CCA d'un autre côté -savaient
ne pas écraser des partenaires indispensables dans des stratégies
de construction syndicale (et non de construction de courants révolutionnaires
dans les syndicats). C'est la raison pour laquelle d'ailleurs l'OCI
comme la direction mitterrandiste étudiante oeuvra pour séparer
les autogestionnaires "rocardiens" du PS, des autogestionnaires
"révolutionnaires" des CCA, ces derniers ayant "trop d'influence"
sur ces jeunes socialistes . Et si la longue et dernière nuit du
3 au 4 mai du congrès de 1980, que Plantagenest occupait à traiter
pendant des heures des budgets, des oeuvres, de l'histoire de la
laïcité, et autres problèmes universitaires, dont il avait une connaissance
parfaite sans avoir besoin de papiers, était destinée à permettre
à la LCR de discuter de sa position , à ce moment, c'est surtout
les socialistes qui devaient régler leurs problèmes à la fois d'équilibre
interne et de relations avec les CCA. Car au cours de cette dernière
nuit du congrès, la direction mitterrandiste de la MNEF fit une
pression considérable sur les rocardiens. Les mitterrandistes proposaient
une tendance socialiste pure sans les CCA. Si les rocardiens voulaient
maintenir de leur côté une tendance avec les CCA, outre l'agitation
que cela ne manquerait pas de créer au sein du PS contre la candidature
Rocard aux présidentielles (on ne se priverait pas de signaler cette
alliance avec des "gauchistes" pour discréditer un candidat "respectable"),
cela les priverait d'un certain nombre de postes à la MNEF (et notamment
d'administrateurs délégués et des moyens matériels et humains y
étant attachés). Dans le cas contraire, ils auraient deux administrateurs
délégués s'ils acceptaient une tendance socialiste "pure" . Les
rocardiens tranchèrent en ce sens, mettant en minorité l'équipe
qui avait mené leur aventure syndicale jusque là (les frères Dorent,
et le regretté Philippe Grassin ). Le travail d'intoxication fut
tel que certains, comme Fouks, accepta le diktat mitterrandiste
persuadé que les CCA avaient négocié cette formule (c'est ce qu'il
pensa alors, et nous le dit bien plus tard). D'autres visages que
ceux des syndicalistes étudiants étaient aussi soudainement apparus,
arborant des tenues plus honorables, portant costumes et attache-case.
Ainsi de Fernand (ancien du mouvement lycéen de 1973 pour les jeunes
communistes, travaillant dans le personnel municipal de Montreuil)
que je retrouve alors comme rocardien, de même qu'apparaît Pierre
Henry (que je retrouverai en voisin en 1995 comme candidat radical
de gauche à la Mairie du XI°, aujourd'hui animateur d'une ONG humanitaire).
Certains dirigeants rocardiens pensèrent même qu'il y avait eu des
"agents lambertistes" infiltrés chez eux. Les lambertistes avaient
effectivement intérêt à ce que les rocardiens "rejoignent la tendance
PS" (p.165) dépassant ainsi la LCR. Mais ils n'avaient pas intérêt
à ce que les CCA, au sein d'une tendance socialiste et autogestionnaire,
fassent concurrence à leur "influence" exercée tant en interne qu'en
externe. Les intérêts de la direction mitterrandiste de la MNEF
et des étudiants de l'OCI convergeaient ainsi là aussi. Pas besoin
de savoir s'il y avait des " entristes " (et qui) pour comprendre
l'essentiel.
"Un pacte secret" ?
Quant au "pacte secret" évoqué page 165, lors d'une réunion qui
se serait tenue à l'initiative de Gilles Casanova dans la nuit du
2 au 3 mai pour "dynamiser" la direction, il y a sans doute mélange
chez Cambadelis de deux épisodes distincts, ayant donné chacun lieu
à la signature d'un accord, dont on va voir que le secret était
soit tout relatif, soit inefficace.
Le premier épisode se situe lors de la dernière grande Commission
paritaire nationale de réunification, avec les représentants de
toutes les commissions paritaires locales de ville et d'université,
au CHU de la Pitié. (Chaque CPL est composée d'un représentant par
tendance). Cette réunion débute le samedi 6 avril 1980 en début
d'après-midi et se termine le lendemain après une longue suspension
de séance... et l'adhésion de 4 à 5 000 étudiants dans les campus
au cours de cette longue nuit. (Je m'étais d'ailleurs félicité lors
d'une intervention, évidemment ironique, de ce passage de 12000
à près de17000 adhésions , base retenue pour les mandats au congrès,
avec un délégué pour 27 et un par reste de 14). Ce n'est donc pas
(p.167) au congrès de réunification mais un mois avant qu'éclate
"l'affaire d'Amiens".
Dans cette nuit du 5 au 6 avril, à la suite d'un incident (visiblement
préparé par le BN de l'UNEF-us) qui se transforma en "affaire Javaso"
(nom du militant LCR de la ville d'Amiens) et qu'il faudrait plus
de place pour raconter, profitant de la longue suspension de séance,
CCA et rocardiens saisissent l'occasion pour amener les mitterrandistes
à discuter de la direction. En effet, il y a un texte commun TSA-TRS,
mais pas d'accord concrétisant la représentation de ce courant.
Et comme les anciens du COSEF et les mutualistes avaient de quoi
exercer leurs talents de rouleaux compresseurs pour satisfaire une
gourmandise de postes bien connue, le moment était venu de prendre
des garanties. Le sort de la réunification était à ce moment là
en jeu, vraiment suspendu, chaque acteur pouvait quitter la scène
et donc mettre à bas tout un édifice qui ne tenait que parce que
tous étaient là. C'est donc dans un café en face de la Pitié que
Dorent, Grassin, Grosz, Beau, Le Guen, Casanova, moi-même discutions
de formules pendant que nous demandions au garçon de café des sucres...
Pourquoi des sucres? Pour leur emballage qui servait de papier sur
quoi écrire puisque personne n'avait pensé à en prendre. Il fallait
que mitterrandistes et rocardiens consultent (ces derniers devaient
tenir au courant un des leurs qui n'avait pu se libérer de sa caserne
de Reims, je ne me souviens pas s'il s'agissait de De Poncins ou
de Thivollier). "4 - 3 - 2", telle fut la formule retenue qui permettait
à chacun de s'en sortir dans l'honneur. 4 mitterrandistes, 3 rocardiens,
2 CCA. Du côté socialiste, il y avait plus de mitterrandistes que
de rocardiens, mais les rocardiens pouvaient dire qu'il y avait
plus d'autogestionnaires (5 sur 9). Puisqu'il y aurait un mitterrandiste
et un rocardien à la Commission de contrôle, au bureau national
il y aurait autant de rocardiens (2) que de CCA (2), et plus d'autogestionnaires
(4) que de mitterrandistes (3). Mais comme les rocardiens étaient
dans les deux tendances (TSA d'un côté, TRS de l'autre), il y aurait
plus de TRS (5 - dont un rocardien, Laplagne à la commission de
contrôle) que de TSA (4).
Casanova et moi avions l'habitude de discussions et de négociations
entre groupe d'extrême-gauche, ou la parole suffisait. Nous fumes
un peu étonnés de voir Pascal Beau annoncer qu'il fallait soumettre
notre accord à Cambadélis. On traverse le boulevard, on rentre dans
l'amphi. Cambadelis sort un stylo et un papier, met tout cela noir
(ou bleu ?) sur blanc et chacun signa. C'était sans doute comme
cela que ça fonctionnait à la MNEF, telle fut notre impression commune
avec Gilles. On ne parlait donc ni de l'OCI, ni de la LCR dans cet
accord. C'était tout simplement Cambadélis qui - tel le Président
Wilson aux négociations de 1918-1919 - se portait garant et gendarme
des accords intervenant entre divers courants socialistes et CCA.
Grassin informa les CCA que la CFDT était partante pour soutenir
(y compris matériellement) une tendance autogestionnaire séparée
de la tendance mitterrandiste.
La séance reprit donc. Mais durant quelques jours, la crise entre
OCI et LCR se poursuivit, menaçant le processus. Il y eut une réunion
entre les bureaux politiques de l'OCI et de la LCR. Cambadélis explique,
qu'au moment de la "crise", lors de cette réunion des bureaux politiques,
il trouve alors la formule de compromis, qui permet à la LCR de
"revenir dans le processus", à savoir un article dans la charte
de réunification qui fait référence à l'auto-organisation." Et cette
réunion sera, comme il se doit, secrète". Il en rajoute : "Ce que
personne ne sait encore aujourd'hui c'est que nous passâmes à deux
doigts du blocage définitif".(p.162) Le commentaire est étonnant.
La crise était ouverte et tout le monde était au courant : les centaines
de militants, la polémique dans Rouge et informations ouvrières
par des articles de deux pages, des circulaires, des appels, des
pétitions pour que le BN du MAS signe la "note N° 6 de la CPN",
etc... Quand au caractère secret des réunions, tout cela était bien
relatif. Tout le monde savait que chacun discutait avec chacun.
La LCR discutait avec l'OCI, les CCA ont discuté avec la LCR et
avec l'OCI et les différents courants du PS, etc... Le principe
de ces contacts était de notoriété publique même si leur contenu
pouvait demeurer moins connu (ou sujet à rumeurs et intoxications).
Ce qui est certain, concernant la réunion des BP d'avril 1980, c'est
qu'elle ne traita pas de la Charte de réunification - du moins de
l'auto-organisation - pour une simple raison : depuis plus de deux
mois la "charte de Paris" a été signée par toutes les composantes
(ratifiée par les assises du MAS du 15 mars), charte comportant
le fameux paragraphe sur l'auto-organisation qui n'est donc plus
en discussion.
La résolution de la crise par un accord OCI/LCR ramena à la configuration
de trois tendances pour le congrès : une tendance BN UNEF-us, une
tendance BN du MAS (la LCR voulait un accord des deux BN pour un
texte commun, orientation adoptée le 23 février 1980 par le BP de
la LCR, mais puisque l'OCI refusait, la LCR ferait cavalier seul),
une tendance TSA-TRS. C'est donc trois textes - et non quatre orientations
- qui furent soumis aux suffrages des adhérents.
Le deuxième épisode se déroule au cours de la dernière commission
de validation des mandats, qui débute le 30 avril pour se terminer
le 2 mai au matin, avec une interruption pour permettre la participation
aux défilés du 1er mai. Ce n'est donc pas la nuit du 2 au 3 mai
mais celle du 1er au 2 mai qu'évoque sans doute Cambadélis. Le congrès
de réunification doit commencer le 3 mai, précédé le 2 mai par un
congrès du MAS (à Dauphine) et de l'UNEF-us (à Nanterre). Comme
le rappelle Cambadelis, la majorité de l'UNEF-us dispose d'équipes
qui se relaient et sont toujours fraîches, tandis que, du côté des
autres tendances, les "négociateurs" sont en nombre plus restreint
et doivent donc tenir plus longtemps (et la fatigue n'est guère
conseillée pour la vigilance). A un moment, lors d'une suspension,
Laurent Zappi (LCR) est "fixé" dans une discussion par Rosenblat
ou dans une pièce du local de l'UNEF US, tandis que TRS-TSA (en
fait Bonnefoy pour les mitterrandistes, Grassin pour les rocardiens
et moi avec les Patrick, Worms et Le Tréhondat pour les CCA, Gilles
Casanova n'est pas là) se concertent avec Cambadélis pour régler
les derniers détails de la répartition des mandats entre les trois
sensibilités de la TSA-TRS. Cambadelis accepte à nouveau de "garantir"
l'accord interne (mais cette fois-ci, on dispose des résultats globaux
des congrès locaux, donc nul besoin de garantir à l'OCI une majorité
absolue qu'ils ont déjà) à la condition qu'on ne vote pas contre
le règlement intérieur (et son fameux "article 16" donnant tous
pouvoirs à la commission de contrôle). Véritable petit chantage,
puisqu'à défaut Cambadélis menace de ne plus garantir l'accord N°1
du 6/7 avril, (ce qui menace un peu les rocardiens, et surtout les
CCA). Finalement, après discussion entre les deux, Patrick et moi,
nous acceptons et je signe. Le matin du 2 mai nous passons directement
du quartier du Quatre-Septembre (siège de l'UNEF-us) à Dauphine,
au congrès du MAS. Le soir, dernière réunion de préparation du congrès
pour les étudiants des CCA. Cela fait déjà deux nuits quasiment
sans dormir, et la perspective est la même pour les jours à venir.
Il ne reste plus qu'une nuit de repos possible. Je vais me coucher,
et - bel acte manqué (et finalement réussi) - j'ai oublié - tout
comme Worms et Le Trehondat - dans le compte-rendu (et dans ma tête)
l'accord que j'ai signé.
Lundi 5 mai. Dernier jour du congrès. Il y a évidemment du retard.
Je m'absente de 15 h à 20 h pour aller à mon travail. Pendant ce
temps, vient le vote des statuts et du règlement intérieur. La TSA
présente ses amendements, rejetés par la majorité. Au moment du
vote final, Gilles Casanova et les délégués des CCA s'abstiennent
sur le règlement intérieur, ignorant (et pour cause) l'engagement
signé.. Après ce vote, Cambadelis sort de sa poche le papier dument
paraphé et le montre à Gilles un peu stupéfait. Quant aux mitterrandistes,
qui n'attendaient qu'une occasion d'assouvir encore plus leur gourmandise,
ils se précipitent pour exiger de Cambadélis qu'il n'y ait aucun
CCA au BN. Cambadelis s'y refuse. Quand je rentre vers 20 h 30 à
Nanterre, mes camarades me narrent l'épisode. Je conserverai de
cette histoire la compréhension du fonctionnement d'une négociation,
notamment dans les institutions européennes quand il faut trancher
à l'unanimité, et une relativisation des accords de sommet dits
"secrets" qui ne remplacent pas des dynamiques en cours.
Continuités
? Ruptures ? "On a eu raison d'avoir tort"?
L'individu cherche souvent à trouver entre les différents moments
de sa vie, et ses diverses positions, une cohérence, une continuité
qui le légitime vis-à-vis de l'extérieur, mais aussi vis-à-vis de
lui-même. Or, il n'y a pas forcément de cohérence, si ce n'est celle
relevant de l'intime et même de l'inconscient. La meilleure manière
de s'en sortir facilement, c'est d'attribuer les changements à l'extérieur,
la situation, alors qu'il convient aussi de s'avouer qu'on s'est
trompé, même si on comprend pourquoi. L'auteur nous présente son
histoire comme l'histoire d'une évolution toute naturelle d'une
génération et d'un courant. Continuité qui donne au président sortant
de l'UNEF-id, un don prémonitoire, quand il est dit qu'au congrès
de 1984 "il fallait bien aussi renouveler les générations, les former
pour qu'elles affrontent le dernier grand mouvement étudiant, celui
de 1986" (p.181). Qui prévoyait en 1984 qu'en 1986 la gauche allait
perdre les élections, qu'il y aurait un projet de réforme, qu'il
y aurait une grève générale étudiante?. Il y avait un renouvellement
partiel, normal au sein d'une organisation étudiante. Un président
de l'UNEF-id partait, un nouveau venait, Rosenblat. Personne ne
savait à l'époque que, deux ans plus tard, le Président suivant
serait Darriulat, ni le passage au PS de la majorité de l'UNEF-id.
C'est ainsi que s'éclaire la "simplification" qui autorise l'auteur
à parler de "l'UNEF-ajs" pour l'UNEF Soufflot, puis unité syndicale,
puis indépendante et démocratique, "jusqu'au moment ou l'UNEF devint
définitivement l'UNEF-id" (p. 59).
Question : à quel moment l'UNEF-id (qui est autre chose que la simple
continuité d'une l'UNEF-us qui aurait grossi) devient-elle vraiment
UNEF-id ? On a l'impression que, pour Cambadélis, c'est au moment
où la majorité de la direction syndicale et le secteur étudiant
de l'OCI passe au PS. Ainsi, avec cette "simplification", apparaît
le primat du parti sur le syndicat, puisque ce qui caractérise,
pour l'auteur, la période 1970-1986, c'est la continuité de la direction
OCI. Où est l'autonomie relative du secteur étudiant ? Où sont les
transformations qui font qu'entre l'UNEF-Soufflot très "politique"
(très AJS), on passe à une UNEF-us plus syndicale avec les élections
aux CROUS et plus ouverte aux coordinations comme aux corpos : l'ACES
adhère à l'UNEF-us en 1979, moment où elle se désiste de son action
en justice, puis à une UNEF-id qui participe aux élections universitaires,
négocie la réforme Savary. Est-ce le passage du secteur étudiant
de l'OCI au PS qui transforme l'UNEF-id ou est-ce l'UNEF-id qui
transforme ce secteur étudiant de l'OCI ? Et pourquoi ne pas parler
de "l'UNEF-PS" puisque l'auteur parle de "l'UNEF-PC" ? La "simplification"
revendiquée révèle une certaine vision des rapports partis/syndicats,
après tout très "léniniste" , ce qui étonne quand on connaît les
qualités qu'il a fallu à Cambadelis pour mener à bien le processus
de réunification et de naissance d'une force syndicale nouvelle.
A moins que ces qualités n'aient été mises au service d'un seul
objectif à l'époque : renforcer l'OCI et son influence. Mais, alors,
si par des voies augustes, l'objectif assigné était étroit, le but
visé à l'époque a été manqué. La dynamique a échappé à la volonté,
car les appareils ne maîtrisent pas tout.
En tous cas, livre à lire car il s'agit d'un point de vue d'un acteur
et on apprend bien des choses (sur les liens avec Bergeron et FO,
sur les liens internationaux et avec l'UIMM et le CNPF) sur des
orientations et... sur l'auteur. Livre stimulant - par toutes les
rectifications nécessaires - pour motiver les différents acteurs
à parler, écrire et surtout pour confronter ces différents points
de vue... Un autre titre aurait mieux convenu, mais il était déjà
pris : plutôt que des chuchotements de la vérité, "ma part de vérité".
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Robi
Morder
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