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Ludivine BANTIGNY, Le plus bel âge ? Jeunes, institutions
et pouvoirs en France des années 1950 au début des
années 1960, Résumé de la thèse sous
la direction du professeur Jean-François Sirinelli, Institut
d’Études politiques de Paris, 913 p.
Soutenance le 24 octobre 2003. Jury : MM. Stéphane Audoin-Rouzeau,
Dominique Kalifa, Jean-Charles Jauffret, Jean-Pierre Rioux, Jean-François
Sirinelli.
Durant
les années 1950 et le début des années 1960,
« la jeunesse » devint un thème majeur de l’actualité
médiatique, un centre d’investissement politique, un
objet d’investigation scientifique. La presse et le cinéma
contribuèrent beaucoup à mettre le sujet en exergue,
enracinant des leitmotive tels la « crise de la jeunesse »,
le conflit de générations et la délinquance
juvénile, grand objet d’inquiétude à
cette époque : l’heure était en effet à
sa recrudescence mais aussi à la mise en scène médiatique
des « J 3 », puis des « blousons noirs ».
Des « politiques de la jeunesse » spécifiques
furent également élaborées, sous Pierre Mendès
France, Edgar Faure, puis lorsque Maurice Herzog devint haut-commissaire
de la Jeunesse et des Sports, signe que la jeunesse représentait
un enjeu pour les pouvoirs publics. La réflexion des sciences
humaines sur les jeunes et la diffusion de leurs recherches, enfin,
gagnèrent en acuité, comme le montre la place que
prit en particulier la psychologie, tant dans la justice des mineurs
et l’Éducation surveillée — profondément
réformées en cette période — que pour
l’orientation scolaire et professionnelle, et jusque dans
l’armée. Les nombreuses enquêtes publiées
sur ce thème manifestèrent pour leur part une ambition
sociologique. De fait, la progression des sciences sociales investissant
de nouveaux champs d’étude et l’intervention
croissante de l’État dans la société
française expliquent en partie cette concomitance d’intérêt
pour les jeunes d’alors. En croisant les discours et les pratiques
de différentes institutions — école, justice,
armée, Haut-Comité et Haut-Commissariat à la
Jeunesse, syndicats, partis politiques et mouvements de jeunesse
—, cette étude se propose de comprendre comment les
jeunes devinrent ainsi un objet de savoir et de politique. Elle
s’interroge sur l’existence d’une génération
distincte et cohérente formée par les jeunes nés
entre 1934 et 1942 environ, marquée par les mutations sociales
et économiques décisives de cette période et
surtout par la guerre d’Algérie qui la toucha de plein
fouet.
Quelques
problèmes de définition
La
jeunesse est d’abord un âge de la vie. Étape
dans le cycle biologique, elle englobe l’adolescence, phase
de puberté jusqu’à la fin de la croissance.
Mais ses bornes sont des produits de l’histoire, socialement
déterminés ; elles sont par là même fluctuantes.
Si les aspects physiologiques du développement pubertaire
sont évidemment importants — l’âge de la
puberté couvre lui-même une période variable,
les progrès des conditions alimentaires et sanitaires l’ayant
rendu de plus en plus précoce —, en revanche, certains
anthropologues, dont Margaret Mead XE "Mead" , ont pu
remarquer que les comportements adolescents sont davantage liés
au milieu social qu’à l’âge biologique.
L’adolescence, ainsi, n’existe pas toujours, du point
de vue historique et social, elle n’est pas de tout temps.
Car on ne peut la vivre pleinement que lorsqu’on n’est
pas happé, au sortir de l’enfance, dans le monde du
travail, dans l’univers et les responsabilités des
adultes, lorsqu’on peut profiter, au contraire, d’une
relative autonomie et de sociabilités spécifiques
à cette communauté de l’âge. L’adolescence
vécue par un nombre toujours plus important de jeunes, au
XXe siècle, fut ainsi permise par une modification des structures
sociales, en particulier par la prolongation de la scolarité.
On entendra ici par « jeunesse » la période comprise
entre quatorze et vingt-deux ans environ, marquant deux types de
passage, la fin de l’enfance et l’entrée dans
l’âge adulte. Ces seuils sont évidemment approximatifs,
mais valent plus particulièrement pour l’époque
étudiée. Le premier correspondait encore pour un grand
nombre de jeunes à l’entrée dans le monde du
travail : en effet, en 1959-1960, si à treize ans 97,1 %
des enfants étaient scolarisés, ils n’étaient
plus que 69,2 % à quatorze ans. Quant au terminus ad quem,
il désignait alors, en général (mais avec des
exceptions pour les sursitaires et les rappelés), la fin
du service militaire. De fait, les jeunes du contingent, dans leur
majorité, étaient incorporés à vingt
ans ; depuis la loi sur le recrutement du 30 novembre 1950, la durée
officielle du service actif s’élevait à dix-huit
mois. Mais au cours de cette période, marquée au sceau
de la guerre d’Algérie, il se prolongea souvent jusqu’à
vingt-huit mois.
La jeunesse est souvent vue aussi comme une force de changement
social ou politique, un vecteur de progrès ou de contestation.
Elle résulte alors d’une construction, qui s’élabore
par l’accumulation de discours : ceux-ci la tiennent pour
une entité particulière et usent d’une figure
rhétorique privilégiée, la métonymie
— des jeunes devenant « les jeunes » ou «
la jeunesse ». Ainsi envisagée au singulier, dans l’illusion
de son homogénéité, la jeunesse est en partie
une catégorie fantasmatique, fondée sur des propos
et des représentations symboliques extérieurs à
elle le plus fréquemment. De tels discours assignent aux
jeunes des rôles sociaux qui sont des fonctions spécifiques
à leur âge.
Le mot « jeunesse » désigne enfin le groupe de
personnes qui mènent au même moment et au même
âge, mais sous des formes très diverses, leurs apprentissages.
La jeunesse est à cet égard un moment intellectuellement
et politiquement décisif, celui où intervient la prise
de conscience de la contemporanéité. Mais seules des
expériences fortes paraissent susceptibles d’instaurer,
dans la dilution des modes d’existence et l’extrême
dispersion des pratiques, un peu de cohérence. Parfois, au-delà
du seul millésime — la cohorte démographique
—, parce que ces personnes connaissent au même âge
les mêmes événements, parce qu’elles ont
conscience de cette destinée partagée, elles peuvent
former une génération. Cette notion est interrogée
tout au long de ce travail.
Les
jeunes des années 1950 au début des années
1960 : objet de savoir, enjeu politique
Car
quel lien put-il y avoir, en effet, entre un jeune apprenti et un
jeune étudiant, un jeune paysan et un jeune délinquant,
par exemple, hormis le fait d’être jeune au même
moment, durant les années 1950 et le début des années
1960, et donc d’être né au cours d’une
période courant de 1934 à 1942 environ ? De fait,
en dépit des profondes différences de statut social,
de conditions de vie et de culture qui les séparaient, trois
phénomènes tendirent à les rapprocher.
Tout d’abord, de manière en quelque sorte extérieure
à ces jeunes, ils firent l’objet d’intenses réflexions
scientifiques, politiques et médiatiques : ils en furent
même l’un des enjeux privilégiés. À
l’aube des « Trente Glorieuses », la rationalisation
des modalités de recrutement, d'orientation, de sélection,
engendra normes et mesures visant à obtenir la plus grande
efficacité possible, à l’école, au travail,
à l’armée et jusque dans les tribunaux pour
enfants et les établissements d’éducation surveillée.
Il s’agissait de cerner et de sonder « la jeunesse »
tous azimuts, comme le montrèrent alors les modalités
scientifiques de l’observation, les enquêtes de tous
ordres, les tests et les examens cliniques… Ces approches,
fondées sur la valorisation de l’expertise, aspiraient
à la compréhension de l’individu et de la place
qu’il pouvait occuper dans la société. Toutes
ces institutions travaillaient à des classifications, des
taxinomies et des typologies, s’efforçant ainsi de
se faire les Linné de la jeunesse française. En revanche,
à cette date, la sociologie de la jeunesse demeurait dans
les limbes, et les jeunes constituaient encore en France un objet
présociologique. Cependant, si la sociologie française
n’abordait le sujet que de manière marginale, les enquêtes
par sondages qui marquèrent les années 1950 et le
début des années 1960 semblent avoir voulu pallier
cette carence. Depuis qu’à la toute fin des années
1930, le sociologue Jean Stoetzel XE "Stoetzel" et le
journaliste Alfred Max avaient acclimaté en France les premières
études calquées sur le modèle du « Gallup
» — l’Institut français d’opinion
publique fut créé en 1938 —, ces enquêtes
s’étaient multipliées, non sans lenteurs et
résistances cependant. La jeunesse devint l’un de leurs
thèmes favoris. Elles récoltèrent donc à
son sujet des moissons de réponses accompagnées de
leur habillage scientifique, statistiques et autres traductions
graphiques. Ces études prenaient place entre une culture
savante et une culture médiatique, entre discours scientifiques
et représentations communes ; elles ne s’en voulaient
pas seulement le juste milieu, mais le lieu de rencontre.
Ensuite, ces jeunes connurent au même moment — celui,
décisif, de leur jeunesse — les mutations socio-économiques
essentielles qui virent basculer la France de l’immédiat
après-guerre au début des « Trente Glorieuses
» et la firent entrer dans l’ère de la technique
et de la consommation ; à l’école, au travail,
dans leurs goûts, leurs loisirs et leurs modes, ces jeunes
furent directement concernés par ces transformations majeures,
et formèrent une « génération »
au sens au moins sociologique du terme.
Enfin, dans ce contexte socio-économique qui n’était
certes guère propre à la France, les jeunes Français
avaient une particularité : seuls, ils étaient jetés,
à vingt ans, dans une guerre que l’on ne nommait pas,
un conflit colonial où ils furent impliqués par centaines
de milliers : 80 % des jeunes conscrits partirent alors pour l’Algérie.
La chronologie de cette étude s’arrête avec la
fin de la guerre d’Algérie en 1962, parce que ce moment,
en refermant le cycle des conflits, marqua le terme d’une
époque. Il ouvrit aussi une ère où d’autres
jeunes vinrent occuper une autre place. Les cohortes suivantes arrivèrent
en effet à l’adolescence au cœur des années
1960, période empreinte de profondes modifications sociales
et culturelles. La date de 1962 revêt ainsi une signification
singulière, à bien des égards : les débuts
de Salut les copains en sont un exemple et un symbole, celui d’une
nouvelle culture de masse spécifiquement juvénile,
forgée à l’attention de cohortes imposantes
par leur nombre et entrant dans un monde pacifié. Il y eut
là une tout autre génération.
Les sources consultées pour ce travail ont été
de plusieurs ordres : presse, publications sur le sujet, films et
émissions de télévision ; archives de l’Éducation
nationale (ministère, rectorats, établissements scolaires,
Musée national de l’Éducation) ; archives du
monde du travail, des Chambres de métier et d’apprentissage,
des foyers de jeunes travailleurs ; archives de la Justice des mineurs
et de l’Éducation surveillée (Direction de la
protection judiciaire de la Jeunesse au ministère de la Justice,
tribunaux pour enfants, centres d’observation, Institutions
publiques d’Éducation surveillée) ; archives
d’associations et de mouvements de jeunesse, de syndicats
et de partis politiques ; archives militaires. Enfin, en appui à
ce corpus, trente et un entretiens ont été menés,
surtout avec d’anciens responsables politiques ou dirigeants
de mouvements de jeunesse.
1ère
partie : L’ère du soupçon et de l’observation
Au
cours des années 1950 et au début des années
1960, le conflit entre aînés et cadets parut s’aiguiser.
Rien que de très banal, sans doute, dans les rapports entre
générations, si le thème même n’était
revenu aussi souvent, lancinant, comme le symptôme d’une
société peu sûre d’elle-même et
qui eût craint de la part des jeunes une remise en cause de
ses fondements et de ses règles. Cette inflation de discours
de tous ordres semble avoir répondu à une demande
sociale, à une interrogation sur les mécanismes générationnels
touchant à la transmission des valeurs. Mais elle jouait
d’effets de réciprocité, car c’est aussi
la croissance des publications et des articles sur ce thème
qui alimentait les doutes. Les jeunes qui retenaient en particulier
toutes les attentions faisaient naître une vision menaçante,
comme si la jeunesse avait désormais pris le pas, dans la
hiérarchie des peurs de l’époque, sur les «
classes dangereuses ». La délinquance juvénile
fut au cœur de cette inquiétude. La presse, comme il
se doit, fit alors son miel de faits saillants. Là encore,
cette entreprise d’observation, voire de stigmatisation n'était-elle
pas l'expression d'un désarroi face à une situation
de mutations et d’incertitudes ? La délinquance est
un problème médiatique, juridique et politique, qui
met en jeu différentes institutions, le pouvoir de la presse
et celui de l’État, sa police et sa justice. De nouveaux
comportements délictueux vinrent renforcer encore l’impression
de croissance de cette délinquance juvénile. Ce fut
aussi un moment essentiel dans la réflexion et la prise en
charge de la jeunesse délinquante ou dite « en danger
moral » : c’est en effet l’époque où
commença à s’appliquer, à tâtons
et non sans difficultés, l’ordonnance de 1945, avec
toutes les tensions et les résistances que son choix de l’éducation
et non plus de la répression suscitait. Mais via les jeunes
délinquants, la jeunesse entrait aussi dans le champ de la
science. À l’origine du principe de l’observation
mis en place par la législation de 1945 se trouvait la volonté
de savoir ce qui conditionne les comportements : on espérait
aboutir, dans les centres d’éducation surveillée,
à une science de l’observation qui pût se délivrer
de l’intuitif et permettre une description circonstanciée
de l’individu. Dès lors, deux discours se superposèrent
: celui des médias, exploitant des actes insolites pour élaborer
l’image d’une jeunesse agressive et provocante ; celui
des spécialistes de la jeunesse délinquante (magistrats,
éducateurs, travailleurs sociaux…) qui tentaient d’élaborer
de nouvelles modalités de prise en charge. On oscillait ainsi
entre la condamnation — dans la perspective d’une pathologie
sociale et, par conséquent, d’une défense de
l’ordre public — et une certaine volonté de compréhension.
« Mal du demi-siècle », « crise de la jeunesse
», « jeunesse dangereuse » : il y avait là
une rhétorique de l’excès, mais aussi l’indicateur
d’une inquiétude, notamment devant l’évolution
des mœurs. Pourtant, le discours sur un conflit de générations
tant proclamé ne semble pas avoir trouvé à
l’époque un ancrage très solide dans la réalité
des comportements et des valeurs. L’attachement aux institutions
fondamentales telles que la famille et le mariage ne distinguait
pas les jeunes de leurs aînés. L’éloignement
à l’égard de l’Église et de la
religion prenait place pour sa part dans un processus au long cours.
Dans le partage des cultures, encore essentiellement social plutôt
que générationnel, seuls quelques signes d'une distinction
peuvent être décelés, dans les pratiques et
les attitudes, qui conduiront au plein épanouissement de
modes plus spécifiquement juvéniles au cœur des
années 1960. En revanche, il est possible que les représentations
(notamment cinématographiques) sur une jeunesse moins respectueuse
des codes sociaux et moraux aient eu, a posteriori, une influence,
au-delà des quelques exceptions qu’elles représentaient.
Ces jeunes étaient surtout des enfants de la guerre, grandis
dans les privations et les séparations. C’est par ce
traumatisme qu’on expliqua souvent la délinquance juvénile
de la fin des années 1940 et du début des années
1950. Mais le phénomène évolua dans ses formes,
au rythme d’une société se débarrassant
des séquelles de la guerre pour entrer dans une phase où
« les choses » étaient appelées à
devenir essentielles. En ce domaine, le rôle et le pouvoir
des médias permettaient un enracinement du thème «
jeunesse inquiétante » dans un système de représentations
dominantes, tout en donnant à son objet les couleurs de la
nouveauté et de l’inédit. Pourtant, si les modalités
de la délinquance juvénile se modifièrent,
l’objet des délits venant épouser les progrès
de la société de consommation avec ses disques, ses
scooters et ses voitures, son augmentation paraît moins exceptionnelle
si on la rapporte à la détection plus importante dont
elle faisait l’objet (constitution de brigades spécialisées
de police et de gendarmerie, tribunaux pour enfants…). Parallèlement
à cette sorte de mise en condition médiatique se dessinaient
en effet une rationalisation de l’activité policière
et judiciaire, ainsi qu’une réforme de structures pour
l’Éducation surveillée et, en général,
une réflexion plus scientifique sur cette jeunesse, qui n’empêchait
pas cependant les carences et les échecs, comme la prison.
Les jeunes considérés comme « inadaptés
» étaient l’occasion d’expérimenter
de nouvelles formes d’observation. Ces méthodes ont
pu avoir un effet pour une meilleure connaissance des jeunes en
général ; on peut y voir le berceau des sciences qui,
comme la psychosociologie, cherchèrent, surtout à
partir des années 1970, à mieux comprendre l’adolescence
non plus simplement comme âge de la vie mais dans ses rapports
avec la société.
IIe
partie : Des jeunes dans la Cité. Formation, éducation,
politisation
Point
commun, du moins, à tous ces jeunes, en dépit des
différences de statuts qui les séparaient, leur entrée
dans la vie sociale et politique s’effectuait dans une France
entre deux mondes, entre deux blocs, entre deux guerres. La société
revêtait les habits neufs d’une modernité économique
et technique envahissante, même s’il restait dans sa
nouvelle parure quelques lambeaux de l’avant-guerre : comment
les jeunes, dans leurs apprentissages, à l’école
et au travail, furent-ils conviés à s’y adapter
?
En 1956, sur 4,9 millions de jeunes de quatorze à vingt-deux
ans, plus d’un tiers quittait l’école dès
quatorze ans, et près des deux tiers des moins de vingt ans
étaient de jeunes travailleurs. Les étudiants, quant
à eux, si visibles sur le terrain des revendications et des
batailles politiques, n’étaient encore que 180 000
en 1957 et 215 000 en 1960. Aussi, pour la grande majorité
des jeunes, s’engager dans la voie qui mène au statut
d’adulte signifiait être un adolescent en formation
dans l’enseignement secondaire — général
ou technique — ou découvrir le monde du travail. Comment
se réalisait cette socialisation culturelle, économique
et politique ? Quelles formes revêtirent en ce domaine l’intervention
des grandes institutions publiques à l’égard
des jeunes ? Quelles réponses l’État apportait-il
aux nouveaux problèmes qui se posaient à eux ?
Même si la notion d’apprentissage va bien au-delà
de l’enseignement reçu à l’école
et concerne tout à la fois les conditions de la mise au travail,
l’éducation à la citoyenneté et l’entrée
dans la vie politique, l’institution scolaire en demeure néanmoins
le lieu privilégié. Or, les années d’après-guerre
et plus encore la décennie 1950-1960 constituèrent
une période de forte tendance à l’ouverture
de l’enseignement secondaire sur le monde extérieur.
Les transformations économiques et leurs incidences sur le
marché du travail — la pénurie d’ingénieurs
et de techniciens étant ressentie comme l’un des problèmes
de l’heure — provoquèrent le renouvellement des
réflexions sur l’avenir professionnel des jeunes, des
lycéens aux apprentis. L’intervention publique en matière
d’orientation scolaire et professionnelle montrait le souci
de mieux ajuster le devenir des jeunes à celui de la société
et de ses structures. Dès lors, le débat, déjà
engagé précédemment, se fit plus vivace : l’enseignement
était-il adapté au monde moderne ? Devait-il l’être
? Ne risquait-il pas d’y perdre son âme ? Cette question
prenait une dimension plus aiguë encore, peut-être, en
se référant à l’apprentissage du civisme
et de la vie politique. Si l’école laïque instruit
à la citoyenneté tout en bannissant officiellement
la politique de ses murs, le conflit algérien contribua en
partie à la réintroduire (on songe ici aux comités
lycéens antifascistes qui prirent naissance vers 1960 dans
de nombreux établissements d’enseignement secondaire),
comme elle aida aussi la politisation et l’engagement d’une
partie des jeunes dans les affaires de la Cité.
L’État, par la promotion d’interventions publiques
spécifiques à l’égard des jeunes, tenta
d’apporter des propositions à ces problèmes
tant économiques que politiques. Pour ce faire, il sollicita
les acteurs qu’ils considéraient comme les interlocuteurs
les plus aptes à connaître les jeunes, les dirigeants
d’organisations de jeunesse et d’éducation populaire.
Les « politiques de la jeunesse » qui furent engagées
à cette époque, non sans obstacles et hésitations,
montrèrent que ce sujet se faisait enjeu politique. L’intérêt
pour la jeunesse gagnait les allées du pouvoir.
Dans ce contexte, on peut dire qu’il y eut là une génération.
En effet, le fait d’avoir connu à cette époque
de nouvelles conditions de socialisation scolaire et professionnelle,
marquées par de radicales transformations sociales et économiques,
a rapproché les jeunes dans la commune obligation de devoir
faire face aux mêmes exigences. La progression fulgurante
de la scolarisation — en dépit des profonds déséquilibres
qui y régnaient — favorisa ce rapprochement des conditions.
L’idée même de mixité, qui était
certes loin encore d’être partout appliquée,
facilitait pour sa part de nouveaux liens noués entre filles
et garçons, sans doute plus francs, moins contraints en tout
cas. La volonté de s’adapter à la modernité
naissante, que montrèrent nombre de jeunes agriculteurs,
en restant à la campagne, ou au contraire en partant pour
la ville, leur fit également partager certains intérêts,
mais aussi certaines inquiétudes, que connaissaient au même
moment les jeunes travailleurs urbains : ceux-ci, apprentis, ouvriers,
employés, durent eux aussi s’adapter, malgré
une formation souffrant encore largement d’un manque de moyens.
Le plein emploi, néanmoins, pouvait donner confiance, même
si les craintes d’un chômage partiel ou saisonnier n’étaient
pas absentes de l’horizon, pour les moins qualifiés
notamment. Enfin, l’intérêt manifesté
par l’État à l’égard des jeunes
et son intervention croissante en ce domaine indiquent qu’une
place nouvelle leur était désormais accordée,
qui ne demandait qu’à prendre de l’ampleur. Mais
la guerre d’Algérie vint bouleverser nombre de projets.
IIIe
partie : L’épreuve. Les jeunes et l’armée
dans la guerre d’Algérie
La
conscription est par excellence une sélection par l’âge.
Parce qu’il concerne presque tous les jeunes hommes de vingt
ans (les exemptés ne le font pas, les ajournés et
les sursitaires le font plus tard), le service militaire peut faire
naître ou renforcer le sentiment d’appartenir à
une même cohorte. L’armée isole, de fait, pour
un temps les jeunes de la société et tente de leur
transmettre ses valeurs.
Or, au cours des années 1950, l’institution militaire
entrait dans une phase de transformations techniques et politiques.
D’une part, en effet, sa rationalisation, fondée sur
une méthode présentée comme scientifique, devait
engendrer des modifications dans la sélection et l’incorporation
des conscrits. D’autre part, du point de vue idéologique,
elle tendait à s’octroyer un rôle de plus en
plus politique. Animée de longue date par un souci de formation
civique des recrues, elle se mêlait désormais aussi
— conséquence de son expérience indochinoise
— d’ « action psychologique » sur la troupe,
autant que sur les populations concernées par le conflit,
en Algérie. L’instruction du contingent en fut modifiée.
Surtout, le service militaire se transforma en expérience
de la guerre, bien que celle-ci n’eût pas le visage
des précédentes. Elle apparut comme un bourbier où,
au « plus bel âge », on venait s’enliser.
Cette partie se décline en trois chapitres : « Incorporation.
Entrer dans la guerre » ; « Instruction. Apprendre la
guerre » ; « Initiations. Faire la guerre ». Elle
tente ainsi de cerner le service militaire de l’amont à
l’aval, au temps d’un conflit. De fait, la guerre d’Algérie
constitua une césure dans les trajectoires biographiques
et dans l’histoire collective des jeunes gens du même
âge. À ce titre, elle fit naître une génération,
la trace extrêmement forte laissée par l’événement
jusqu’aujourd’hui fait plus que le dire, elle le crie
jusque dans ses silences. Certes, appelés et rappelés
durent remplir cahin-caha le grand vide de l’ennui et de la
détresse qu’il engendrait, et qui tous deux furent
déjà une épreuve : ils faisaient partie intégrante
du service militaire, ce qu’une institution nouvelle comme
la commission Armées-Jeunesse voulut réformer, mais
prenaient plus d’acuité encore dans le cadre de ce
temps si long passé sous les drapeaux et surtout sur le terrain.
La génération qui fit la guerre d’Algérie
n’est bien sûr pas uniforme ; elle se décline
en sous-groupes. Ceux qui partirent aux premiers temps du conflit
ne firent pas la même guerre que ceux qui arrivèrent
en 1961, c’est l’évidence. Certains vécurent
des moments d’une densité exceptionnelle : le rappel,
le référendum qui instaura la Cinquième République,
le putsch des généraux. Mais dans l’ensemble,
l'effet de ces événements historiques décisifs
à l’échelle nationale n’eut pas toujours
la force d’autres souvenirs, plus intimes, plus personnels
: une blessure, une maladie, le regard d’un enfant ou d’un
prisonnier, le décès d’un copain, la mort donnée.
La conscience générationnelle vint-elle du sentiment
de faire l’histoire ? En fait, les appelés, pris dans
le tourbillon de la guerre, mal informés sur son évolution
politique et sur son issue possible, combattirent souvent en aveugles.
Tels des figurants, ils eurent l’impression d’être
les jouets vulnérables d’une histoire qui s’écrivait
à la fois par eux et sans eux. Tout en étant des agents,
ils ne furent qu’à de rares moments sujets s’exprimant
comme groupe — à l’occasion du rappel ou lorsqu’ils
firent échec au putsch. Très peu refusèrent
de partir : selon les chiffres officiels fournis par l’armée
française, il y eut 470 objecteurs de conscience condamnés
entre 1955 et 1962, et entre 300 et 400 déserteurs et insoumis.
Ces gestes individuels qui signifiaient la prison ou l’exil,
l’opprobre aussi, souvent, dans une société
où l’obligation militaire ne se discutait pas, exigeaient
trop de ces jeunes, privés en outre du soutien politique
organisé qui eût pu structurer un mouvement de protestation.
Ils partirent donc, et se soumirent aux exigences de la guerre.
Cela n’empêcha pas les formes de résistance individuelles
: refus d’exécuter un ordre, d’abattre un prisonnier,
de céder à des instincts meurtriers, toutes ces luttes
intérieures qui furent autant de micro-événements.
Mais le plus marquant, et le plus tragique, dans l’histoire
de ces jeunes hommes fut sans doute le risque perpétuel de
sombrer dans l’indifférence ou le cynisme, de consentir
à la violence aveugle et de revenir traumatisé, perdu.
Quelques conclusions
Si
les jeunes, alors, fascinaient et inquiétaient, le temps
était plutôt à l’interrogation sur la
jeunesse qu’à sa valorisation ; celle-ci n’intervint
que plus tard, au milieu des années 1960, « baby-boom
» et surtout marché de consommation aidant, pour ces
cohortes adolescentes plus nombreuses dans une société
enrichie. En revanche, dans les années 1950, la question
des générations et de leur éventuel conflit
fut hissée au-devant de la scène, naguère souvent
présente en toile de fond, dans les rapports sociaux en général,
mais davantage tapie dans la coulisse. Pourtant, rien ne volait
vraiment en éclats. Les jeunes de ce temps étaient
globalement attachés aux mêmes valeurs que leurs aînés.
On ne peut donc guère parler de jeunesse frondeuse du point
de vue des mœurs et des normes en particulier . Ces jeunes
ne se révélèrent pas réellement contestataires
et ne s’en prirent guère à l’ordre établi.
Il ne faut pas y voir un conformisme, mais une appréciation
critique de ce que la société leur offrait, au sortir
d’un conflit dévastateur : un solide réalisme
et un attachement à ce qui semblait être resté
ferme, tels le mariage, la famille et le travail. La difficulté
à vivre qu’exprimèrent ceux que l’on appela
à cette époque, outre-Manche et outre-Atlantique,
les « révoltés sans cause » n’atteignit
pas ou peu les rives de la France. Mais les échos à
peine assourdis qui en parvenaient jusqu’ici inquiétaient
profondément. Quant aux « blousons noirs » dont
on parla tant, ils n’étaient pas des marginaux : c’étaient
de jeunes salariés pour la plupart, issus de milieux populaires,
que le chômage ou la drogue ne frappaient pas ; tout juste
les charmes pervers de la société de consommation
naissante les attiraient-ils, tout en leur demeurant en grande partie
inaccessibles. Érigés en symptômes d’un
mal social, ils représentaient peut-être en effet le
symbole du déséquilibre propre à toute phase
de mutation accélérée.
Dans ce contexte, les jeunes existèrent-ils comme groupe
d’âge distinct ? Assurément si l’on considère
la scolarisation prolongée qui contribua à rapprocher
les filles des garçons et les classes moyennes des classes
supérieures. Mais les jeunes ouvriers restaient sans doute
plus ouvriers que jeunes ; dans une large mesure, leur adolescence
leur échappait, et leur âge créait davantage
d’obstacles, dans les conditions mêmes de leur travail,
qu’il n’en aplanissait. Les jeunes ruraux en revanche,
et en particulier les jeunes paysans, qui partaient apparemment
avec le plus de handicaps, s’affirmèrent davantage
comme tels : il y avait là pour eux une nécessité
; car pour vivre, pour continuer à travailler à la
terre, il fallait prendre des risques, du moins des initiatives,
parfois contre l’autorité des aînés.
Néanmoins, il est certain que, si cette génération
ne s’affronta pas violemment à ses pères, elle
se distingua vraiment de ses cadets. D’abord, ce n’était
pas encore pour eux le temps de l’abondance ; certes, ils
n’arrivaient pas à l’âge d’homme
en période de dépression économique, leur avenir
professionnel était en général assuré,
le chômage étant presque inexistant. Mais ils souffraient
d’autres maux et d’autres crises, comme celle de l’école,
non dans son enseignement, mais dans son manque de moyens pour accueillir
décemment cette génération de la scolarisation
prolongée, comme celle du logement aussi, qui atteignait
les jeunes avec plus de rigueur que d’autres, au moment où
ils s’installaient dans la vie. Au contraire, pour les cohortes
du « baby-boom » et les classes « pleines »
qu’elles formaient, tout bruissait d’un son différent,
disant l’opulence. Un écart socio-économique
se dessina entre ces deux générations, qui se retrouva
d’ailleurs aux différents moments de leur vie. Les
personnes nées durant le « baby-boom » eurent
bien plus de chances de promotion sociale que leurs aînés
de dix ans à peine. Il a suffi de quelques années
d’écart pour que les situations de ces deux groupes
d’âge fussent radicalement différenciées.
Mais surtout, deux guerres les séparèrent. L’enfance
des uns se déroula dans la pénurie, les privations
et l’insécurité nées de la Seconde Guerre
mondiale, non dans la prospérité et la paix peu à
peu retrouvées que connurent les autres, venus plus tard,
quand ce fut à nouveau le bon temps. Guerre et paix : il
y eut là une ligne de fracture dissociant deux générations.
Celle-ci fut approfondie de manière déterminante par
la guerre d’Algérie. Pour les jeunes des années
1950, la conscience d’appartenir à une génération
marquée par ce conflit leur fut contemporaine, et non pas
seulement reconstruite a posteriori. Ces jeunes se distinguèrent
donc objectivement comme génération dans ce qu’ils
vécurent et subirent. Se manifestèrent-ils aussi en
tant que sujets, par une intervention commune et spécifique
dans la sphère publique ? De fait, si, dans leur ensemble
— et cette généralité souffre bien des
exceptions —, ils ne cultivèrent pas la contestation,
ils semèrent pourtant des remises en question où ils
s’exprimèrent comme jeunes, dans certains mouvements
de jeunesse tels l’A.C.J.F. (Association catholique de la
jeunesse française) et dans les partis politiques (parti
radical, S.F.I.O. et P.C.F. en particulier), allant jusqu’à
rompre des lances avec leurs aînés. Plus exceptionnelle
encore fut l’extension de leur expression politique propre
: que l’on songe notamment à la mobilisation que connurent
alors, en raison de la guerre d’Algérie, de nombreux
lycées. On ne peut s’empêcher d’y voir
les prémices d’une action politique lycéenne
qui en amena d’autres, durant la deuxième moitié
des années 1960, notamment dans les comités Vietnam
et autres comités d’action lycéens. En particulier,
le rassemblement du 27 octobre 1960 contre la guerre d’Algérie
fut l’acmé et le symbole d’une lutte qui s’organisait
d’abord chez les étudiants. De ces entrées en
scène politiques, essentielles, on retiendra enfin les manifestations
des rappelés et l’opposition du contingent au putsch
des généraux, que l’on peut rapprocher, non
quant à leurs formes, mais quant à leurs motivations.
En 1955 et 1956, les jeunes protestèrent en nombre contre
le rôle qu’on voulait leur faire jouer, contre cette
part de leur jeunesse qu’on voulait leur prendre : c’est
en tant que jeunes qu’ils se dressèrent contre l’autorité
de l’armée et du gouvernement. Quant à la résistance
au putsch chez les appelés, elle fit l’effet d’une
véritable secousse, inattendue et inouïe. Certes, l’attitude
du contingent durant le putsch différa des réactions
qu’avaient eues les rappelés en 1955 et 1956 : ceux-ci
protestaient contre une obligation militaire qu’ils estimaient
avoir remplie, ils savaient encore peu de choses de la guerre, leurs
actions risquaient de les placer en-dehors de la légalité
; en avril 1961, en revanche, les appelés étaient
« sur le terrain », ils savaient ce qu’était
la guerre et pensaient qu’elle touchait à sa fin ;
leur attitude consista à braver l’institution militaire
pour mieux faire respecter la légalité. Cependant,
les deux événements eurent aussi leurs interférences.
Dans les deux cas, de façon d’abord spontanée,
puis plus organisée grâce aux relais politiques parmi
eux, les jeunes soldats témoignèrent leur refus de
l’obéissance aveugle, de la soumission sans contestation
à l’autorité militaire, qui en sortit sans nul
doute fort affaiblie. Dans les deux cas aussi, ils s’exprimèrent,
ils protestèrent, ils se mobilisèrent. Il était
peu fréquent de voir ainsi des jeunes de toutes conditions,
massivement, tenir ce rôle.
Certes, les jeunes avaient par tradition reçu le rôle
social de bousculer un tant soit peu les adultes. Mais cette fonction,
dévolue aux anciennes confréries de jeunesse notamment,
ou lors des temps forts de la vie locale, quand les jeunes prenaient
la tête de la fête, était à la fois rituelle,
éphémère et étroitement circonscrite
à ce moment du rite ; c’était là une
parenthèse, tolérée et même contrôlée
par les adultes, dans le cours des jours. Au contraire, l’intervention
des jeunes, du fait surtout de la guerre d’Algérie,
apparaît à la fois inédite, profonde et durable.
Ils manifestèrent là une implication politique forte,
qui sans nul doute laissa des marques dans la société
française en général et dans l’histoire
de cette génération en particulier. Dès lors,
on peut se demander si 1968 aurait eu semblable mois de mai sans
ces précédents et sans le rôle que les jeunes
commencèrent à occuper dans les années 1950
et le tout début des années 1960. Si la jeunesse fut
érigée alors en objet de savoir et de politique, c’est
aussi à cette époque que les jeunes advinrent, véritablement,
comme sujets historiques.
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