" Voici enfin la première lettre que j'ai le droit de vous écrire.
Libéré des S.S. depuis mercredi 15 h. 30. Tous les jours je
pensais à vous dans mes prières du matin et du soir, maintenues
avec une énergie farouche dans ce bagne païen, où tout acte
religieux était sanctionné de mort. C'est maintenant fini, nous
revenons à la vie peu à peu, tant au point de vue matériel et
moral. Quoi que vous ayez pu craindre, je suis en bonne forme.
La nourriture s'améliore rapidement. Ce matin, j'ai assisté
à la première messe depuis Compiègne. Nous avons bénéficié de
l'exemption du jeûne eucharistique et d'une impressionnante
absolution générale. La plus grande croix dissimulée dans ce
camp de 22.000 détenus était celle d'un chapelet. Les chants,
faute de textes, ont été exécutés de mémoire. ... Le sabotage
du travail était tel qu'on arrivait à ne plus rien faire. ...
Le mardi de Pâques, l'arrivée des pointes blindées dans la région
a obligé les Allemands à arrêter les usines. Depuis, on s'attendait
à toutes sortes de choses... Le voyage a duré du 17 au 21 août
et a été très pénible ; quatre-vingt-trois dans un même wagon.
Un broc d'eau par jour pour tous. Nous sommes passés par Soissons,
Reims, Saint-Dié, Toul, Nancy, la Sarre, Mayence, Erfurt et
Weimar. A l'arrivée nous avons été dépouillés de tout et rasés.
Le début a été dur : pendant quinze jours nous avons couché
dehors à 7.000 sur environ 6.000 mètres carrés. J'ai trouvé
ici des gens intéressants : Kirmann, chimiste, a été charmant
pour moi ; Baillou, secrétaire général de l'École normale, et
Mazeaud, juriste, sont des nôtres. Halbwachs, Maspéro, professeurs
au Collège de France, ainsi que Michelin père et fils, sont
morts ici. Bruhat est passé au camp et s'est éteint à Saxenhausen.
Nous pouvons nous abandonner aux joies du retour, mais n'oublions
pas les familles qui attendront en vain. Ayons une pieuse pensée
pour elles et pour le repos éternel des manquants. Ils seront
hélas les plus nombreux. Soyez sûrs que je pense à vous, tous
les jours, depuis que je vous ai quittés : en attendant le bonheur
de vous voir... C'est toujours. "
Quelques
jours plus tard, Michel Voisin s'éteignait en retrouvant sa
famille.