" Nous voici réunis tous les trois, Le Cornec, Geffroy et moi
dans une cellule qui verra les derniers moments de notre vie,
car on vient de nous notifier la confirmation de la terrible
sentence. Terrible ? Certes elle le sera plus pour vous que
pour moi, car la mort ne fait pas peur à un soldat. N'allez
surtout pas croire que je suis égoïste et que je ne pense qu'à
moi, car c'est à vous que je pense, à tous les sacrifices que
vous vous êtes imposés, vous et Nénène et parrain pour m'élever.
Je ne vous ai peut-être pas donné toutes les satisfactions que
vous étiez en droit d'attendre de moi, mais j'ai suivi ma voie.
J'ai toujours eu l'ambition d'être soldat, j'en ai l'âme. Ne
pouvant faire partie d'une armée régulière, j'ai fait partie
de cette armée souterraine et obscure de la Résistance. J'en
connaissais les dangers, mais j'en avais aussi compris la sublime
grandeur. J'ai joué, j'ai perdu ce que d'autres gagneront, j'ai
combattu pour un grand idéal : la Liberté, je mourrai avec la
satisfaction certaine de savoir que d'autres achèveront l'œuvre
que j'ai, que nous avons commencée, nous tous qui mourrons pour
que la France vive. Il ne faut donc pas vous laisser abattre
par cette terrible nouvelle, mais relevez le front devant l'adversité.
Cinq des Salaün sont déjà tombés pour la France et je n'ai qu'un
regret c'est de ne pouvoir perpétuer cette famille si éprouvée
par les guerres. Il est midi et nous avons encore deux heures
à passer à la prison, mais je suis étrangement calme, car je
m'étais fait à l'idée de ce qui m'arrive, et de plus, je suis
sûr de pouvoir chanter, même devant le poteau. Je n'ai pas parlé
d'Annick, de Michou, de mes parents et amis, de Jean en particulier,
mais combien je pense à eux. Adieu donc chers parents, dites
adieu pour moi à la famille et aux amis, n'oubliez pas Marie
; ma suprême pensée sera pour vous, et pour la France, ma Patrie.
"